Prendre la littérature au sérieux
314 |
La marge qui manque

Chapeau: 

Aucune majorité n'a la main mise sur le réel.

J’étais invité en juin dans un cégep de la région de Montréal pour donner un atelier au sujet de Vu d’ici. La clientèle des cours d’été tardifs est souvent différente de celle qu’on rencontre tout au long de l’année. Il y avait devant moi des étudiants de tous âges et d’une plus grande diversité d’origine que d’ordinaire lorsqu’on m’invite en atelier. Ça va être intéressant, je me suis dit, étant donné que le livre, pour ceux qui l’ont lu, plonge assez promptement dans la culture québécoise de télé et de banlieue, cette culture blanche et grand public, classe moyenne et «identitaire», qu’il critique. Cette critique n’était pas faite au nom d’une plus grande diversité, mais plaidait pour une libération politique du libéralisme économique, une libération qui n’avait pas de forme particulière. D’où mon intérêt de présenter ce texte à un public à qui la télévision québécoise ne dit peut-être rien, qui n’a probablement pas dans son corps les traces culturelles et physiques de cinquante ans d’hyperconsommation banlieusarde. Au fond de la classe, au milieu de femmes de tous âges et de toutes origines, deux garçons blancs, pas plus, qui à ma grande surprise ont insisté pour faire dédicacer Le guide des bars et pubs de Saguenay, livre que j’aime peut-être un peu moins que les autres parce que, justement, c’est celui où les privilèges des hommes blancs d’Amérique sont le moins critiqués. On peut sortir seul le soir dans les bars sans se faire aborder, on est chez soi partout, la nuit nous appartient et on peut écrire sans être dérangé parce que personne ne nous remarque. Bonne lecture, garçon 1, bonne lecture, garçon 2. L’atelier pouvait commencer. 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 314. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.