La dictature du rire
316 | Été 2017
La dictature du rire - Présentation du dossier

L’humour est partout. Son terrain de jeu est sans bornes. À la télévision, à la radio, dans les journaux, dans les émissions de variété ou d’affaires publiques, on rit. Cette omniprésence de l’humour semble lui conférer une aura d’omniscience, comme si le rire pavait la voie d’une connaissance privilégiée de notre monde, nous révélait une vérité sur nous-mêmes autrement inaccessible. Revenus de tout, comme des gens à qui on ne la fait plus, repus d’avoir consommé toutes les illusions ayant animé les hordes de naïfs qui nous auraient précédés, nous pourrions désormais mourir de rire, conscients que la vie n’est après tout qu’une minuscule parenthèse sur fond de vide sidéral. Vaut mieux en rire, et à temps plein, pourquoi pas, avant d’être happés par le néant.

De là à conclure que le rire serait ridicule, comme tout le reste, quoi, il n’y aurait qu’un pas à franchir. Nous ne le ferons pas ici, parce qu’à Liberté, eh oui, on aime bien rire, et on ne s’en prive pas. Non, on n’est pas sérieux à temps plein, et on sait très bien que l’humour est pluriel, que toutes ses formes ne peuvent être mises dans le même sac. On reconnaît même, sans gêne, qu’il y a d’excellents humoristes. Mais l’obligation de se dilater la rate, que diffuse l’air du temps postmoderne, ne nous fait pas rire. Devenu un phare de la culture québécoise, le tout-à-l’humour nous semble au contraire le symptôme d’un désenchantement. Quand on n’en a que pour l’économie, rien d’étonnant, au fond, à ce que la culture, plus ou moins hissée au statut d’industrie comme une autre, réserve une place de choix à l’humour : on n’attire pas les mouches avec du vinaigre.

Au Québec, nous sommes passés du catholicisme au rire généralisé, rire que nous avons, douce ironie, sacralisé. Religion du rire. L’idée d’un horizon de sens étant devenu ridicule, nous pouvions du coup nous penser tous égaux, fût-ce dans notre insignifiance, et oser croire que plus personne, enfin, n’était à l’abri de la critique. La possibilité de rire de tous et de chacun, y compris des puissants de ce monde, apparaissant comme un droit fondamental, l’humour pouvait s’auréoler d’un pouvoir critique et témoigner de notre attachement à la démocratie. Mais comment oser dire, sans rire, que tous sont aujourd’hui égaux devant la critique, quand les puissants de ce monde échappent largement au regard comique ?

Faut-il pour autant renoncer à rire ? Question ridicule, bien sûr, et davantage encore si l’on reconnaît, avec Aristote, que le rire est le propre de l’homme. Aristote, dont on imagine mal, par ailleurs, qu’il ait passé son temps à rire… On sait la fortune qu’a connue la pensée du Stagirite dans l’anthropologie chrétienne, pour laquelle une question n’a toutefois pas manqué de susciter un grand débat : Jésus a-t-il ri ? Interrogation lancinante car si, comme semblent l’indiquer les Écritures, le Dieu fait homme n’a pas ri, il apparaît difficile de voir dans le rire quelque chose d’essentiel pour l’homme. Mais, comme l’a bien noté le grand médiéviste Jacques Le Goff, l’attitude de l’Église face à ce phénomène n’a jamais été coulée une fois pour toutes : comme le rire, elle a une histoire. Même Saint Louis, ce roi très pieux (Louis IX) n’était pas insensible au rire. Devant les positions diverses défendues au sein de l’Église, Le Goff rappelle que celui qui régna pendant plus de quarante ans au XIIIe siècle s’était donné pour règle de ne pas rire… le vendredi, jour de jeûne en mémoire de la mort du Christ ! Comme quoi il y aurait un temps pour tout.

Oui, le rire a une histoire, et il est intéressant d’en examiner le statut actuel dans le miroir  de la longue durée. Dans le monde monastique, le rire était condamné pour son obscénité : c’était la pire façon de briser le silence, vertu cardinale, chemin vers soi par le détour du Très-Haut. C’était, aussi, un gaspillage du souffle de la parole, dont on dit encore parfois qu’elle est d’argent, elle qui sculpte patiemment le silence, d’or, celui-là. La Règle du Maître, document monastique capital du début du VIe siècle, condamnait ainsi le rire à la prison du corps, duquel il ne devait pas s’échapper – par les trous du visage (bouche, yeux, oreilles), potentielles routes du mal… Même s’ils nous amusent aujourd’hui, ces interdits ont longtemps marqué le monde chrétien.

On rit maintenant pour un tout et pour un rien, à s’en tordre les boyaux. On ne craint plus de rompre le silence. C’est le silence lui-même qu’on craint, parce qu’il nous place face à nous-mêmes. On gesticule, on rigole, on fait beaucoup de bruit, pour que tout le monde en parle, et on a ben du fun à regarder le spectacle de notre impuissance clinquante. Pendant ce temps, nos institutions se déglinguent et le tissu social se délite.

Drôle d’époque. « Ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle », clamait jadis le magazine Croc. Heureusement qu’il y a encore quelques comiques pour nous le rappeler.


Texte publié dans Liberté n° 316. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.