La chanson dans tous les sens
304 | Été 2014
Keith Kouna et René Lussier

Chapeau: 

Schubert dans l’hiver québécois

Le voyage d’hiver, première collaboration entre Keith Kouna et René Lussier, est une réinterprétation étonnante des lieder de Schubert. Les deux musiciens nous racontent aujourd’hui comment ils se sont approprié une œuvre du XIXe siècle pour en faire un projet unique dans le paysage artistique québécois.


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Qu’est-ce qui, dans cette œuvre-là, t’a touché, chamboulé au point de te donner envie de te lancer dans un tel projet de réécriture et d’interprétation ?

 

Keith Kouna — Le voyage d’hiver est une œuvre que j’aime vraiment beaucoup. En 1995, quand j’habitais à Joliette, j’ai entendu une pièce à Radio-Canada, c’était la sixième du cycle, Wasserflut ou « l’eau des inondations ». Je suis allé me chercher le disque le lendemain. Ce qui m’a touché, d’abord et avant tout, c’est la beauté des mélodies, l’intensité, l’ambiance et la puissance de cette œuvre dans son côté très nu, piano et voix seulement. Et puis il y a un côté très accrocheur, très pop pour du classique, on finit vite par reconnaître et fredonner les pièces, ce qui est rare. C’est sombre et lumineux à la fois. C’est vrai. C’est beau. À l’époque, je suivais des cours de chant classique, je m’étais mis en tête de chanter tout le cycle un jour. En allemand, évidemment ! Et comme dans ma version préférée, celle de Dietrich Fischer-Dieskau avec Daniel Barenboïm au piano, la version à laquelle je suis resté scotché. Mais j’ai finalement laissé tomber mes cours de chant, je me faisais chier, pas la discipline ni la patience.

 

Comment le projet s’est-il finalement mis en place ?

 

K.K. — Un moment donné, à force d’écouter Le voyage, dans mon char, surtout, je me suis mis à improviser un peu n’importe quoi sur les mélodies et, peu à peu, l’idée d’écrire de nouveaux textes dessus et de les chanter a fini par germer. Ça s’est concrétisé tranquillement pas vite, surtout à partir du moment où j’en ai parlé à Vincent Gagnon, mon pianiste, et à Martien Bélanger, mon guitariste, qui ont vraiment flashé et trouvé l’idée excitante. À partir de là, j’avais un projet ! Au tout début, je voulais faire Le voyage d’hiver piano-voix, en restant vraiment très près de l’original, sauf pour les textes. Vincent Gagnon trouvait l’idée attrayante, mais en même temps, comme on n’est ni pianistes ni chanteurs classiques, on a fini par se dire que refaire un Voyage moins bien joué et moins bien chanté n’était peut-être pas l’idée du siècle. Tant qu’à faire, il valait mieux s’attaquer à un réarrangement musical en allant chercher dans Schubert ce qui pouvait nous amener ailleurs.

 

René Lussier — C’est un des musiciens de Keith, Martien Bélanger, qui m’a demandé si j’avais envie de réaliser avec lui un projet studio autour du Voyage d’hiver – que, pour ma part, je ne connaissais pas. Schubert, pour moi, ça se limitait à La truite. Ça faisait peut-être deux ou trois ans que Keith gossait là-dessus, avec ses complices de Québec, et ça se voulait un trip rock. On m’a envoyé des croquis, trois ou quatre pour chaque pièce, et il y avait vraiment toutes sortes de choseslà-dedans : du rock, de l’électro, du punk, des séquences midi, etc. Ce n’était pas n’importe quoi, parce que c’était toujours Schubert, toujours Kouna, mais c’était pas mal disparate. J’ai beau aimer les trucs éclatés, ça manquait d’unité. Ça avait plus l’air d’une compilation, toujours chantée par le même chanteur, que d’un ensemble ou d’un tout.

 

Donc, jusque-là, l’équipe de Keith travaillait sur la musique, les textes, mais sans trop de direction.

 

R.L. — Les musiciens ne s’entendaient pas nécessairement sur la façon d’aborder le projet. Certains étaient plus intuitifs, et d’autres plus systématiques, ceux qui cherchaient à regarder de quoi la partition de Schubert était faite. C’est en travaillant avec Vincent Gagnon qu’on a fini par trancher et décider de retourner à la source. Ça a été salvateur, parce que chaque fois qu’on était un peu perdus, qu’on ne savait plus dans quel sens aller, on écoutait l’original. Et là, bien sûr, on fondait... surtout à cause des chanteurs, de vrais haltérophiles... C’est incroyable. D’ailleurs, le défi, pour tout chanteur classique, c’est de faire un jour Le voyage d’hiver. Si t’es capable de passer à travers ça avec brio, t’es en business. Anyway, avec l’original comme boussole, on s’est mis à avancer tranquillement et, un moment donné, on a commencé à enregistrer du piano, à construire nos vingt-quatre lieder. C’était d’ailleurs un grand avantage d’avoir dès le départ un ordre établi. On n’enregistrait pas en se demandant ce qui vient avant quoi, c’était réglé. La consigne pour ces premières prises était qu’il ne fallait pas se mettre dans un état de combat, de crispation. Vincent s’installait au piano avec la partition, et je lui demandais de jouer simplement ce qu’il pouvait lire. Quand il commençait à tenir une pièce, parfois je lui disais « maintenant on recule, joue-la deux fois moins fort », et, tout à coup, ça devenait une pièce plus calme. Dans ce temps-là, on était contents parce qu’on ne voulait surtout pas que ce soit pompeux. Souvent, on s’entendait tout de suite sur la manière d’aborder les pièces, ce qui a facilité tout le processus. Il a fallu pousser longtemps avant que ça roule tout seul, et qu’on soit obligés ensuite de courir après...

 

K.K. — C’est vrai qu’avant l’arrivée de René, le projet était un peu all dressed, il partait dans tous les sens. Mais le travail de défrichage, puis d’expérimentation nous a permis d’apprivoiser les pièces, de les faire vivre, de mettre des textes dessus pour voir si ça marchait. Revenir à la base nous a effectivement beaucoup aidés. La proposition de René de refaire toutes les pièces en leur redonnant une ossature au piano vient de ce retour à la source. À partir du squelette, on a pu ajouter ou enlever des éléments plus facilement. La première étape a donc été d’enregistrer le piano et la voix en suivant la partition de façon à avoir une structure à partir de laquelle on a pu bâtir. Pour certaines pièces, on savait qu’elles allaient être simplement exécutées piano-voix, mais pour la plupart, il fallait aller chercher la couleur musicale qui allait avec l’esprit du texte. René et Vincent ont beaucoup échangé, envisagé différentes options, et c’est à partir de leurs choix que les arrangements ont été élaborés, selon leur pertinence, pièce par pièce. On est sortis des transformations rock pour revenir à une base plus classique. Chaque fois qu’on retournait à l’œuvre, on se disait : « Elle date de 1827, et sa beauté, sa puissance sont encore là, intactes, ça ne sert donc à rien de vouloir trop s’en éloigner. » Au début, dans les explorations, on était plus portés à jouer dans les structures, mais finalement, c’est une musique magnifique et il n’y a pas grand-chose à y ajouter.


[…]
 



Keith Kouna Fut d'abord le chanteur du groupe Les Goules, formation qui a pondu trois disques et fait transpirer la jeunesse de 2001 à 2007. Il a sorti son premier disque solo, Les années monsieur, en 2008, puis Du plaisir et des bombes en 2012.

 


René Lussier, guitariste autodidacte, a composé la musique de plus de soixante-cinq films documentaires et d'animation. Depuis la fin des années soixante-dix, il n'a cessé de s'allier à des musiciens de tous les horizons.