Nous ne sommes pas seuls
300 | Été 2013
Kafka sous le pissat

Chapeau: 

L'héritage immatériel de l'homme sans descendant.

Je chasse les souris avec le chat, mais je chasse ensuite le chat avec quoi?
FRANZ KAFKA

Mort deux ans après Proust et quatre mois après Lénine, l’année où Milikan découvre les rayons cosmiques alors que Murnau tourne Le dernier des hommes et que Breton publie son premier Manifeste du surréalisme,Franz Kafka, à quarante ans, laissait en 1924 un siècle qui l’aurait épouvanté plus encore… On se réjouit pour le Praguois qu’il soit mort cette année-là dans les bras de la jeune Dora Dymant au sanatorium de Kierling début juin, vers midi, un bout de printemps entrant par la fenêtre et l’amour, enfin, et l’amitié de Robert Klopstock, un étudiant en médecine qui le veillait depuis le corridor, dans l’embrasure de la porte, avec une compresse fraîche à la main et prêt à relayer Dora, aux aguets des spasmes… 

On est content pour nous, bien sûr, car on a pu lire son œuvre, cet ouvrage universel; il ne l’aura pas retenu ou détruit, ce travail, il n’y pensait d’ailleurs plus à Kierling, près de Klosterneuburg, sur le Danube, et l’ami Max Brod s’occuperait de cette décision-là, prise un soir, puis écrite dans la fameuse lettre du 29 novembre 1922 (tout cela doit être brûlé), de cette humilité, ce complexe, cette panique, ce caprice (Franz Kafka, de 1912 à 1924, avait fait paraître sept livres dont La métamorphose et La colonie pénitentiaire, mais aucun de ses trois romans, L’Amérique, Le procès, Le château); à vrai dire on est content pour lui, puisqu’ainsi il aura échappé au pire, il n’aura pas été placé cap au pire, livré à l’Histoire munie de la grande hache de l’Holocauste, comme ses sœurs, Elli, Valli et sa chère Ottla, la cadette, et sa nièce Hanna, qui, avec des millions d’autres, furent gazées à l’hiver 42-43 dans les camps de Chelmno et d’Auschwitz en Pologne; un rigolo romancier américain, Curt Leviant, dans L’énigme du fils de Kafka paru chez Anatolia en 2009, suppose, lui, que l’écrivain n’est pas mort en 1924 et que, caché dans le grenier de l’Altneuschule à Prague avec Dora, il aurait survécu à la Seconde Guerre mondiale et eu un fils qui vivrait encore de nos jours, qui serait cinéaste sous le nom de Karoly Graf; on ne peut qu’imaginer avec effroi l’éventualité qu’à cinquante-huit ans, Kafka ait pu être amené au château que les ss avaient réquisitionné à Chelmno pour mettre à mort les déportés au seul motif d’être Juifs. Sans procès.

Au village polonais de Chelmno, en effet, les ss avaient installé une usine de mort au château qu’ils s’approprièrent en octobre 1941. Les déportés devaient se déshabiller dans une pièce, à l’arrière du bâtiment on leur disait qu’ils allaient prendre une douche, qu’on allait désinfecter leurs vêtements; pour rendre la situation plausible, on leur demandait de placer leur linge dans des boîtes numérotées et l’on notait sur chacune le nom du dénudé; puis ils devaient emprunter un escalier et un couloir souterrain qui les menaient à un gros camion gris stationné dans la cour intérieure du château. Lorsque trente à quarante corps y étaient entassés, on refermait les portes et un ouvrier polonais raccordait le pot d’échappement à l’intérieur du camion à l’aide d’un tuyau souple. Le chauffeur ss mettait le moteur en marche pendant dix à quinze minutes. Le camion ne bougeait pas. On le vidait. Aux suivants! Ainsi aurait pu mourir Franz Kafka avec les siens.

Quinze ans après la mort de Kafka, Hitler élu chancelier, Max Brod fuit l’Allemagne nazie avec une valise pleine de manuscrits (une malle pleine de sens), des papiers, de la paperasse, des petits carnets, des cahiers, des dessins, des missives, de l’esquissé, de l’inachevé, de l’abandonné, du crayonné, et il entre en Tchécoslovaquie d’où il émigrera en Palestine, cette Palestine vers laquelle son ami Franz, plus ou moins touché par la pensée sioniste (en juin 1914, il écrit à Grete Bloch: «J’admire le sionisme et il me dégoûte»), l’antisémitisme l’amenant cependant à comprendre (comme il l’écrirait à Milena) le sentiment d’appartenance à un peuple, pensait aller un jour si la tuberculose ne l’en avait empêché. Avec Dora Dymant, depuis 1923, grâce à cet amour qui enfin se déploie sans la torture mentale habituelle, ce désir de départ se renforce et il se met à l’étude de l’hébreu: ils envisagent même d’ouvrir un restaurant ensemble à Tel-Aviv, si l’on en croit Georges-Arthur Goldschmidt qui s’entretenait avec un journaliste du Monde en janvier 2013. On peut imaginer un Kafka heureux. Restaurateur? Cela semble irréel. Goldschmidt, traducteur de Kafka, fin lecteur, détecte sous le désespoir convenu un bonheur profond chez l’écrivain du Château, une passion constante qui en a fait un homme tragiquement heureux. [...]

À propos de : Michael Kumpfmüller, La splendeur de la vie, Albin Michel, 2013, 291 p.
Joachim Unseld, Franz Kafka: une vie d’écrivain, Gallimard, 1984, 342 p.