Politiques culturelles. L'héritage de Georges-Émile Lapalme
303 | Printemps 2014
Josée Yvon classique trash

Mon exemplaire de Danseuses-mamelouk (1982), emprunté à la bibliothèque, porte les stigmates d’une vie longue et mouvementée. On y trouve la dédicace suivante, écrite de la main de Yvon au crayon-feutre rose : « À Francine Pelletier et à toute l’équipe de La Vie en Rose, ensemble nous vaincrons Josée Yvon. » Deux pages plus loin, sur une page de garde, une main inconnue (celle de Pelletier ?) a ajouté, quelques années plus tard : « Elle était sur la liste de Marc Lépine. » Ces deux phrases séparées par sept ans d’histoire font se déployer sous nos yeux toute l’époque. Les luttes contre-culturelles – littéraires ou politiques – ont alors été broyées par le conservatisme des années quatre-vingt, la riposte du puritanisme et l’hygiénisme. L’oeuvre de Josée Yvon encaisse ce contrecoup de l’histoire, mais, surtout, déjoue une lecture trop simpliste de son époque. Si, comme l’écrit Mathieu Arsenault, Josée Yvon est bel et bien une poète des années quatre-vingt, c’est qu’elle nous dit que les années soixante-dix n’ont rien libéré du tout, et que la lutte doit continuer. Les figures qui traversent son oeuvre sont tout à la fois dominées et révoltées, révoltées parce que dominées.

La portée subversive de la littérature de Josée Yvon ne fait pas de doute. Mais au-delà du texte, le fait qu’elle se soit trouvée sur la fameuse liste de Marc Lépine indique concrètement que son travail et sa persona littéraire contrariaient l’ordre patriarcal dans sa forme la plus tragiquement radicale. Son féminisme hétérodoxe vient couper l’herbe sous le pied de la domination masculine. Comme elle l’écrit si bien dans La chienne de l’Hôtel Tropicana : « Personne ne peut abuser d’elle, c’est déjà fait. » Ce parti-pris de la terre brûlée nous aide bien sûr à comprendre de quelle manière l’oeuvre d’Yvon prend radicalement parti pour les opprimés et les marginaux. Mais il vient également expliquer sa place ambivalente dans la belle institution littéraire québécoise. Alors que plusieurs tentent de mesurer l’héritage de tel ou tel féminisme, celui d’Yvon semble en quelque sorte dénier toute possibilité de postérité. Comment, en effet, hériter d’un féminisme simultanément combatif et peu orienté vers des lendemains qui chantent – kamikaze, en somme ? De la même manière, peut-être l’héritage littéraire incertain qu’elle a laissé peut-il s’expliquer par le fait que pour les écrivains comme Yvon, la littérature n’est pas un cénacle où préparer la relève, mais un geste à mi-chemin entre la défaite et l’action terroriste.

Alors que le féminisme, dans la foulée du printemps québécois, reprend du poil de la bête et dévoile toute sa diversité et la multiplicité de ses stratégies, au moment où une jeune génération réinvestit, en guise d’antidote à la morosité littéraire, plusieurs figures de la contre-culture des années soixante-dix, il nous a semblé nécessaire de relire l’oeuvre de Josée Yvon.