Jean-Philippe Payette

Le marais. Immigrer, c'est aussi s'enfoncer

297 | automne 2012

Mes valises sont plus lourdes qu’à l’habitude. Ce sont les valises pesantes de l’émigration. Mon exil est choisi, bien tempéré et sa trajectoire est sinueuse, elle a le bruit du patin sur la glace. J’y suis l’amour et des projets bien mûris. Je suis maintenant ici pour migrer, vivre, faire de la Finlande ma maison et devenir lentement visiteur en mon pays natal. Ainsi débute mon petit cahier de départ vers le pays de seconde naissance.[…]

Félix Leclerc et moi

298 | hiver 2013

J’habite le quartier Arabianranta, dans le centre-est d’Helsinki. C’est ici que les lignes de tramway six et neuf se terminent et passent à ma droite avec ce bruit typique de douce ferraille coulissante : au loin, à l’aube, à la brunante, quand les fils électriques se touchent et font des flammèches, les tramways ressemblent à de lourdes étoiles filantes exaspérées. […]

 

Le modèle suédois modèle

299 | printemps 2013

La semaine dernière, en fin d’après-midi, je marchais au centre-ville afin de me rendre à la librairie Arkadia. Un ami m’y attendait. Nous nous attaquons tous les deux aux six tomes de Min Kamp de l’écrivain Karl Ove Knausgård, ce nouveau Proust norvégien dont on parle beaucoup, auteur d’un récit autobiographique total, du type qui éclabousse la famille proche et les amis. J’ai l’impression que les Vikings n’en ont pas l’habitude.

Hockey au mökki

300 | Été 2013

Il a fait froid cet hiver en Finlande orientale, le vent de la Sibérie s’y cassant au galop comme des vagues. Et nous ne sommes pas venus si souvent. Depuis notre dernière longue fin de semaine passée ici, pas d’électricité, pas d’eau, le lac est devenu une route et le chalet, un igloo. Comme il n’y a pas d’électricité, on chauffe au bois. Et comme il n’y a pas d’eau courante, on sort la tarière. Les poissons doivent se demander ce qu’ils ont fait pour susciter de la sorte la colère divine.

Blessures contre béton

301 | Automne 2013

En sciant, je découvre les anneaux qui me dévoilent, de cercle en cercle, l’âge de notre de bois de chauffage. Aujourd’hui, l’arbre mort avait le mien. Je contemple le dernier cercle, juste sous l’écorce : je viens de terminer ma première année en Finlande ce mois-ci. Une première année sans mettre les pieds au Québec, à n’être qu’observateur distant et pensif sur la mezzanine, à faire des saluts sur Skype avec, au final, un sourire et une main qui se figent à l’écran.

Visages

302 | Hiver 2014

Nana Mouskouri terminait souvent ses concerts québécois par «Un Canadien errant», chanson popularisée et essaimée de par le monde par la diva barniquée du pays de l’ouzo, mais aussi par monsieur Leonard Cohen, dont l’interprétation de ce texte, pourtant un hommage en forme de vague à l’âme à des gens pendus et déportés, fait penser au «Guantanamera» de Celia Cruz. Dilution du Bas-Canada, un deux trois, cha-cha-cha.

L'art finlandais de la fabrication des boîtes

305 | Automne 2014

     Toute leur vie durant, les Finlandais entrent dans des boîtes. Ils en fabriquent beaucoup. Plusieurs d’entre elles attirent l’attention du monde entier. D’abord, dès la naissance, par volonté de réduire les iniquités, le gouvernement finlandais remet à tous les parents d’un nouvel enfant la äitiyspakkaus: une boîte dans laquelle on trouvera quelques vêtements, un hochet, deux livres, un ensemble pour l’hygiène de bébé, des bonnets, des bavettes et même un petit matelas.

Dégraisser la bête

313 | Automne 2016

Le facteur humain du Français Thibault Le Texier est un film où, sur fond d’images saisies à l’usine et au bungalow entre les années 1910 et 1970 aux États-Unis, on entend en voix hors champ la correspondance entre un contremaître adepte du taylorisme et sa femme, une maîtresse de maison qui tente d’appliquer, avec enthousiasme, les méthodes de son mari à ses corvées ménagères.