Rétro, les classes sociales?
302 | Hiver 2014
Inhumain, trop inhumain

Chapeau: 

Ces nanosecondes qui mènent le monde.

À Paris en 2013, la Banque de France, rien de moins, a financé à la Cité des sciences et de l’industrie une exposition intitulée L’Économie : Krach, Boom, Mue. Ce détournement des pitreries de Jacques Dutronc vise à réconcilier le peuple avec l’économie. On y a aménagé une aire de simulation du marché boursier dans laquelle les visiteurs sont invités à réagir intelligemment à des informations publiquement divulguées et à la conjoncture en achetant ou en vendant des titres. Il faut former le citoyen, car sa méconnaissance de la chose économique constitue «une menace pour la démocratie», selon les termes de Pierre-Pascal Boulanger, professeur d’économie au lycée Turgot à Paris, qui a participé à la rédaction du livre accompagnant l’exposition. 

Et si c’était l’inverse? L’exposition vulgarisatrice ne se contente pas d’illustrer exclusivement le courant dit classique des «sciences économiques», elle donne continuellement l’impression que, derrière le flou des explications d’experts, les crises à répétition, les produits financiers pourris et l’emballement spéculatif à la bourse, les aléas économiques ont leurs «raisons». Mais ces raisons, étant donné la complexité du sujet, le bon peuple ne les saisit guère, sinon sur le mode dérivé et avilissant d’expositions populaires, voire de bandes dessinées ou de chroniques télévisuelles regorgeant d’analogies boiteuses et perverses, entre les budgets d’institutions diverses et celui de la ménagère.

Dans l’histoire, la vulgarisation s’est souvent montrée sœur de l’idéologie. Ou de la contre-idéologie, ce qui ne fait pas avancer les choses. Au moment où le marché justement s’encombre d’offres pédagogiques sur l’économie, d’autres discours, plus mordants, se développent. Petit éditeur belge, la maison Zones sensibles a fait paraître cette année deux essais d’Ervin Karp, intitulés tout simplement 6 et 5, lesquels ne sont pas plus difficiles à lire que les ouvrages dits accessibles, mais proposent un discours résolument original sur la façon dont le marché a littéralement perdu la tête. L’ouvrage Krach Machine : comment les traders à haute fréquence menacent de faire sauter la bourse, des journalistes suisses Frédéric Lelièvre et François Pilet (Calmann-Lévy, 2013), va dans le même sens. Le marché fait aujourd’hui l’économie de l’esprit humain et se trouve essentiellement cadencé au rythme de nanosecondes (un milliardième d’une seconde) par des algorithmes qui parfois dérapent. Un des pionniers de ces machines, Thomas Peterffy, a observé en 2010 qu’elles «ont évolué plus rapidement que notre capacité à les comprendre et à les contrôler.» Il devient impossible de parler des «réactions du marché» lorsque surgit dans l’actualité telle ou telle information de nature politique, à moins qu’il ne s’agisse d’une catastrophe. Le marché n’est tout simplement plus un sujet social. La seule rationalité le concernant relève de programmes informatiques que des experts de pointe lancent dans la bataille sans précisément savoir ce qu’il adviendra des milliers de milliards de dollars qu’ils mettent en jeu au quotidien.

Ces machines jouent donc en bourse l’épargne des petites gens, les dettes publiques des États, la valeur des monnaies, en affectant sensiblement les cours à partir desquels les agences de notations attribuent ensuite aux institutions publiques et privées présentes sur les marchés de cruciales notes. L’auteur de 6 conclut : «Les marchés ne sont plus qu’un immense théâtre des opérations où les calculateurs humains seraient bien incapables de comprendre quoi que ce soit.» La Bourse de New York, par exemple, est aujourd’hui constituée physiquement dans le New Jersey, dans la banlieue inconnue de Mahwah. Là, dans des entrepôts ultrasécurisés occupant l’équivalent de plusieurs terrains de football, des ordinateurs de pointe tirent quotidiennement en électricité ce qu’il en faudrait pour alimenter quatre mille cinq cents maisons, afin de se disputer à pleine turbine la valeur des titres. 

Dans ce contexte, toute erreur est lourde de conséquences. Le 1er août 2012, un algorithme que la firme de courtage Knight Capital n’utilisait qu’à des fins expérimentales, pour voir comment le marché informatique réagirait si un acteur se comportait de manière insolite, est intervenu de lui-même sur le marché réel. Achetant les titres lorsqu’ils étaient au plus chers et les revendant lorsqu’ils tombaient au plus bas, à partir de ses cotations sur le marché new-yorkais, il a occasionné aux détenteurs de ces titres des pertes de l’ordre de 180 dollars par millisecondes, soit 180 000 dollars par seconde, soit 10,8 millions de dollars la minute, et ce, pendant quarante minutes. Personne ne s’est expliqué les raisons de ce dysfonctionnement.

Quelques mois auparavant, le 23 mars 2012, à onze heures, quatorze minutes, dix-huit secondes et quatre cent trente-six millisecondes, la firme de courtage à haute fréquence Bats Global Markets faisait elle-même, tambour battant, son entrée en bourse, fixant son action à 15,25 dollars. En neuf cents millisecondes, le prix de son titre a dégringolé à 0,28 dollar. La firme a été mise K.O. et a dû, les jours suivants, se laisser racheter par une concurrente. Un algorithme ennemi l’avait attendue de pied ferme et, sitôt sa cotation annoncée, avait dispersé des offres d’achat à la baisse tous azimuts, à une vitesse folle, de façon à tuer le titre. Aucune enquête sérieuse n’a été menée sur la terreur qu’implique ce western financier d’un nouveau genre. «Cette nouvelle bataille confirmait toutefois que les marchés étaient désormais le lieu de tous les conflits et que le gagnant était celui qui possédait l’algorithme le plus efficace et le plus rapide», écrit l’auteur de 6, soufflant sur son révolver virtuel.

Il s’ensuit de cette nouvelle guerre froide, entendue dans un sens tout à fait nouveau, des crises à répétition. Les marchés se présentent aujourd’hui explicitement comme le théâtre d’une guérilla et les noms que donnent les traders à leurs algorithmes – Arid, Blast, Guerilla, Iceberg, Nighthawk, Ninja, Shark, Sniffer, Sniper Stealth et Sumo – témoignent de cet univers belliqueux. Le lobby de cette finance à haute fréquence se contente de la justifier en expliquant qu’elle constitue une nouvelle forme de darwinisme. Ces algorithmes ont pour fonction de contribuer à déterminer ensemble les cours financiers, en se trompant mutuellement, en se couvrant, en recourant sur les marchés à des manœuvres de diversion ou en raflant des mises quelques microsecondes avant qu’un algorithme rival n’officialise la prise qu’il avait préparée. Blast, par exemple, a pour fonction de multiplier des ordres d’achat sur des plateformes boursières éparses de façon à contrecarrer toute réaction de la part d’algorithmes ennemis, tels que Sniffer, programmé pour repérer les logiques opératoires des logiciels à l’œuvre sur le marché. Par exemple, le 1er octobre 2012, un algorithme non identifié a accaparé les infrastructures numériques de la bourse en l’inondant d’offres sans intérêt, de façon à réduire les flux des adversaires, dans le cadre d’une stratégie encore difficile à décrypter. Un malaise s’installe durablement. Dans 5, Karp écrit qu’en cas de turbulence, les courtiers se demandent automatiquement «s’il s’agit d’un bug interne ou si cela provient du marché».

Tant d’activité délirante produit des krachs boursiers éclair qui sidéreraient les populations si leur cerveau avait le temps d’en prendre conscience. Il s’agit de chutes vertigineuses des cours financiers qui se trouvent rattrapées dans la microseconde. Dans les occurrences où la durée de ces débâcles se manifeste à échelle humaine, on croit rêver : le 6 mai 2010, les marchés états-uniens ont eu le temps de perdre et de reprendre en seulement dix minutes 700 milliards de dollars. Le prix des actions a alors fluctué de manière invraisemblable : «le cours de la maison de vente aux enchères Sotheby’s s’est envolé de 34 dollars à 100 dollars. Celui du consultant Accenture a dégringolé de 40 dollars à 1 cent», rapportent Lelièvre et Pilet, dans un chapitre de leur ouvrage intitulé «En attendant le krach fatal». Les auteurs citent des polytechniciens et des ingénieurs de la finance, chargés d’enseigner ces techniques à leurs étudiants français, qui s’inquiètent les premiers de cette frénésie. En rien ne parvient-elle à ce à quoi elle prétend, soit la fixation des prix. Parmi eux, Nicole El Karoui parle d’un système fonctionnant en vase clos, entre une poignée d’acteurs qui «ne savent pas où ils vont». 

 Comment parler d’économie?

 Aux États-Unis, en juillet 2013, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), chargée de réguler le marché des produits dérivés, a condamné un courtier à payer une lourde amende, en vertu des dispositions de la loi sur la réforme financière dite Dodd-Frank, pour avoir abusé des logiciels de courtage à haute fréquence. Il a «utilisé un logiciel de courtage conçu pour placer illégalement des ordres sur les contrats à terme à la vente ou à l’achat avant de rapidement les annuler». Il s’agissait de créer un intérêt factice pour des titres dont l’intéressé avait acquis des parts préalablement. Ces sanctions sont aussi dérisoires que l’arrestation d’un automobiliste qui roule à cent cinq kilomètres à l’heure sur une autoroute du Québec. Le système boursier consiste aujourd’hui en une guerre pour déterminer les cours en fonction des actifs que l’on détient. Épingler un acteur au hasard et le montrer en exemple revient à prétendre que des exceptions à la marge perturbent un système qui fonctionne pour sa part correctement. Cela relève d’une entreprise de mystification.

En ce sens, les programmes de vulgarisation visent à empêcher les prises de conscience que commanderait autrement ce régime en pleine déroute. On est appelé à dire de l’économie ce que Franz Kafka fait dire dans Le Procès à son personnage de domestique à propos de la logique du droit : «elle me fait l’impression de quelque chose de savant – excusez-moi si je dis des bêtises – elle me fait l’impression de quelque chose de savant que je ne comprends pas, c’est vrai, mais qu’on n’est pas non plus obligé de comprendre». On nous demande en réalité de faire comme si, somme toute, il y avait une science de l’économie à l’œuvre dans les décisions des puissants dont nous dépendons. Et la «démocratie», ici, consisterait à faire des citoyens et citoyennes des partenaires capables de maîtriser le vocabulaire et les rudiments de cette «science», moins pour agir sur elle que pour s’y laisser enfermer. La vulgarisation sévit alors sur un mode intensif. Quand ce ne sont pas les institutions officielles ou des organes de presse de droite qui s’en occupent, ce sont des mouvements civiques ou des journaux alter économiques qui forment la population au traitement critique de ces termes qui colonisent notre monde. Un problème, à travers toutes ces représentations, subsiste : nous partons inexorablement d’une terminologie qui nous enferme. 

Maintenant, peut-on parler d’économie autrement, sans adopter pour point de départ une idéologie que les uns, tels des Sisyphe, n’en finissent plus de déconstruire au fur et à mesure que les autres saturent les ondes pour la vanter? Cette question ne se veut en rien rhétorique, elle est ici soulevée sans aucune forme de fatuité. C’est un défi à la pensée que l’histoire pose aux civilisations d’une manière de plus en plus urgente, dans un sens qui chaque année perd un peu plus son caractère utopique. Comment parler d’économie en se débarrassant de ces termes qui n’existent ou n’ont existé que pour la pervertir?


Alain Deneault a récemment fait paraître Gouvernance: le management totalitaire chez Lux éditeur.