Politiques culturelles. L'héritage de Georges-Émile Lapalme
303 | Printemps 2014
Inhabiter le monde en poète

La voix de Josée Yvon a-t-ell e seulement commencé à se faire entendre au Québec ? Son oeuvre n’est-elle pas à actualiser ? Et est-il possible de nous la rendre contemporaine en la sortant de la petitesse institutionnelle de l’histoire littéraire où lui est conférée une place ridiculement étroite ?

Si, depuis quelques années, les « danseuses mamelouks » ou les « maîtresses-cherokees » dansent et se trémoussent de façon sporadique dans l’espace culturel québécois, c’est que la parole d’Yvon ne peut s’incarner une fois pour toutes dans l’ici et le maintenant. L’oeuvre de la poète reste perçue comme l’inscription d’une contre-culture, comme un moment historique à découvrir permettant d’expliquer et d’exemplifier des instants d’un déroulement temporel qui irait grosso modo de l’avènement de la littérature des femmes à une poétique de la ville, en passant par l’imaginaire de l’Amérique. Elle est en prise dans son horizon d’attente où la provocation fait sourire, la vulgarité frissonner et la poésie douter. Néanmoins, elle ne cesse de lutter contre cette assignation à résidence.

Qu’est-ce qui rend l’oeuvre de Josée Yvon si peu conforme aux temps qui tentent, tant bien que mal, de l’accueillir ? Dès son apparition, le travail d’Yvon était en retard sur les travaux de Kerouac, de Ginsberg et de Burroughs. Il se trouvait aussi en décalage par rapport aux textes féministes qu’il avait pu croiser et, dans les esprits, il continue à surgir après celui de Denis Vanier, comme une copie « pas inintéressante » ou au mieux comme un double révélateur. La poésie d’Yvon ne peut se concevoir que dans un « après-coup » qui relègue l’écriture à une origine qui ne lui appartiendrait pas. Or cette place de copiste mineure fait partie de la posture et de l’esthétique de la poète. Maîtresses-Cherokees se termine sur ces mots :

Ce n’est pas elle qui poserait l’attentat, elle se contenterait de le raconter.

Il n’y aurait pas chez Yvon de volonté d’être au centre de l’action, ou même du dire.

Josée Yvon, je l’affirme, est toujours à côté de la plaque. À un féminisme féminin militant et un tantinet bourgeois qui voulait sortir les femmes de leur condition et de leur cuisine en les guidant vers le marché du travail, elle a toujours préféré la prostitution, le transsexualisme, hormonal ou pas, et le nomadisme tous azimuts. À une poésie de l’originalité, basée sur un fantasme de fondation institutionnelle et de disciples à venir, elle a préféré le collage, le recyclage, la reprise, l’hybridité générique et la déterritorialisation. Elle ne cherchait pas à faire communauté autour d’elle ou de son nom. Elle s’agglutinait autour de pensées, d’idées, d’auteurs, dans la prolifération sacrilège, sans aucune fidélité. Semblable à une chienne sans meute, son oeuvre erre en quête de compagnons de route momentanés qu’elle laissera de toute évidence tomber.

Elle a donc sans cesse raté l’appropriation et le rapt de son public cible. Malgré le contenu de ses livres, ses affiliations et filiations symboliques, Yvon n’a jamais pu être longtemps l’égérie des groupes policés de gauche occupés à la défense de diverses causes qui se déclinent et se hiérarchisent en de nombreux -ismes. Elle met en scène, bien sûr, « les revenus minimum, les épaves, les mères monoparentales et leurs tralées, les vieillardes qui signent croche », sans présenter pour autant une bonne conscience engagée qui voudrait sauver de l’aliénation les peuples et les communautés opprimés.

De l’amant militant, on se moque dans Maîtresse-Cherokees. C’est lui l’objet des quolibets. Ce gars-là « vit d’une façon si ennuyeuse », « [a]bonné à la Coopérative alimentaire, et au Monde à Bicyclette, le dimanche, il insist[e] pour aller à la manif pour la Paix ou celle contre les Pluies acides ou pour le Congrès écologique ».

Les textes d’Yvon portent une honte de vivre, d’être pauvres, d’être au monde qu’aucun mouvement politique, qu’aucune communauté ou poésie sociale ne sauraient dissiper. En ce sens, Yvon nous fait entendre avec force la parole d’Adorno qui, dans Minima Moralia, affirme non sans un certain aplomb: « Être sociable, c’est déjà prendre part à l’injustice, en donnant l’illusion que le monde de froideur où nous vivons maintenant est un monde où il est encore possible de parler les uns avec les autres. » Pour les personnages de Maîtresses-Cherokees, les lesbiennes, les transsexuels, les « plain women », les cow-girls, les uranistes et les autres, il ne s’agit pas de former une communauté de rebelles :

les radicales admettent mal les transsexuels chez elles, elles les déclarent « espions », « corps féminins » avec « mentalité d’homme ».
Elles n’acceptaient pas les adolescents opérés et heureux.
[...]
Elles restaient « outsiders » au clan et veillait même un sournois et méchant mépris.

Chez Yvon, la communauté ne saurait avoir lieu. Il n’y aura que des rencontres provisoires, difficiles, des moments de réunion extrêmement éphémères, fragiles. La dispersion est de mise. Même les phrases ne semblent pas aménager un espace où les mots pourraient coexister pacifiquement : l’anacoluthe, l’anglais, au coeur du français, une poétique du trait d’union qui rend la langue boursouflée, participent de cette impossibilité d’habiter heureusement le langage. On s’installe dans un temps et un territoire précaires, accompagnés d’êtres et de mots qui « n’ont pas envie d’être de (bonne) compagnie » et avec lesquels on ne désire pas toujours s’entendre.

Ayant lu le pédagogue Fernand Deligny dont elle cite, dans le sillage de Deleuze et Guattari, un extrait tiré des Vagabonds efficaces, Josée Yvon pense que fabriquer le commun ne peut se présenter dans un projet social prédéfini ou par un langage qui tente de participer à la société civile et à ses accommodements raisonnables et poétiques.

Alors qu’on assiste à une vraie domestication de la gauche, qui se police elle-même à travers des causes (toutes bonnes...), et qui veut montrer son désir de changer l’espace public de façon civilisée dans une autogestion déconcertante, Josée Yvon et son incapacité à faire dans la sociabilité littéraire, dans la « commodification » de son image et dans le bien patrimonial font obstacle à sa lecture.

À une alliance avec les autres, pour un monde meilleur, Yvon oppose son retrait : « Vaut mieux être seule, ne jamais [...] se laisser enfermer dans quoi que ce soit. » Et surtout pas dans la poésie.

Que nous dirait Yvon, si nous l’entendions ? Peut-être qu’aucun geste dialectique ou aucune poésie ne peuvent nous rendre fiers de nous ou de notre existence dans le monde tel qu’il est... Yvon tient le lecteur au plus près du malaise dans un lieu où le grandiose côtoie le misérable, où la honte propre à la pauvreté sociale, humaine et créatrice apparaît dans la lecture. Par moments, l’incertitude quant à la réussite du texte surgit. Le collage devient ridicule, la vulgarité devient triviale et le texte est porteur de ratés. La gêne s’installe (« elle connaissait la sensation de n’être qu’un cul ») et puis aussi disparaît.

Comme tous les livres d’Yvon, Maîtresses-Cherokees porte préjudice à la littérature. Les publications de la poète attaquent le littéraire comme art de l’élévation ou de la révélation. Ils le mordent et le déchirent.

La chienne sale de l’hôtel Tropicana n’a pas fini de montrer les crocs au littéraire, de hurler. Et bien sûr pas avec les loups.

À propos de : Josée Yvon, Maîtresses-Cherokees, VLB et Le castor astral, 1986, 136 p.