Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
Imaginer un autre monde ne va pas de soi Entretien avec Simon Tremblay-Pepin

Chapeau: 

Il n'y a pas d'écologie qui vaille sans une prise en compte de la portée collective de nos choix individuels.

LIBERTÉ — Le capitalisme est à la fois la manifestation de notre rapport au monde et le prisme à travers lequel nous lisons le réel. Dans la mesure où ce mode de production est en train de détruire la planète, peut-on se contenter de simplement le réformer ?

SIMON TREMBLAY-PEPIN — La première raison pour laquelle nous avons tant de difficulté à imaginer une économie n’impliquant pas le saccage de la nature est justement notre impossibilité à penser à un autre mode de production que le capitalisme. La planification et l’organisation collectives des ressources nous ont tellement été présentées comme la voie royale menant au totalitarisme qu’une solution de remplacement nous apparaît d’emblée comme une dangereuse chimère. Et ça, autant à droite qu’à gauche. Or, si la majorité d’entre nous se satisfait de gagner un salaire en faisant quelque chose qui ne soit pas trop odieux, pour 75 % de la population mondiale, c’est tout simplement impossible. Ce qui lui est offert, ce sont des tâches avilissantes pour le corps ou l’esprit, si ce n’est les deux à la fois. Et ceux qui l’exploitent se demandent uniquement de quelle manière ils pourront tirer le plus de profit possible des babioles résultant de ce travail-là. Individuellement, notre rapport à la production est donc guidé soit par la nécessité d’un salaire, soit par la volonté de réaliser du profit par l’exploitation de salariés. Dans une telle logique, concevoir l’économie comme une manière d’habiter la planète et non de l’exploiter s’avère impossible. De plus, il n’y a pas de réforme possible du capitalisme qui nous permettrait de le faire.

On a parfois l’impression, nous les progressistes formés par la doxa keynésienne, de ramener effectivement un peu plus les choses vers la réalité, le concret, en ne tenant pas seulement compte des colonnes comptables, mais aussi et surtout des hommes et des femmes, des citoyens. Cependant, en intervenant par le biais d’une structure hiérarchique qui garde intacte la logique capitaliste, tout ce que ça donne, c’est que l’État vient plaquer de nouveaux rapports de force sur ceux déjà mobilisés dans le système économique. Cette logique interventionniste n’est d’ailleurs, bien souvent, pas davantage réfléchie collectivement. Prenons l’exemple du ministre Sam Hamad annonçant que les bénéficiaires de l’aide sociale qui ne recherchent pas d’emploi vont voir leurs prestations diminuer. Une telle politique publique n’a pas fait l’objet de débat ou de réflexion commune. Elle est annoncée, appliquée et imposée aux bénéficiaires, c’est tout.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.