Faire moins avec moins
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Gabrielle Roy

Chapeau: 

La souveraineté des petites gens

     Sartre, dans son colossal livre sur Flaubert, a proféré la quasi-menace suivante : « On entre dans un mort comme dans un moulin. » Le pauvre Gustave ne se serait jamais remis d’une telle entrée par effraction. Sa postérité aussi sauvagement fréquentée par un tel agité du bocal, aux tendances gauchistes par-dessus le marché ! C’est pourtant la règle du jeu dans la République des Lettres ® : une fois envolé aux cieux, il devient malheureusement plus ardu de contrôler son branding.

     Ce sont les profs de cégep et de secondaire québécois qui se sont emparés de Gabrielle Roy, enseignant Bonheur d’occasion au moins autant que Maria Chapdelaine ou La Scouine. À peu près tout le monde a lu Gabrielle Roy, classique parmi les classiques, lecture normative par excellence. Est-ce à dire que son oeuvre serait réductible à un classicisme didactique ? Les choses ne sont pas si simples.

     Il faut bien avouer que dans le cahier critique, et dans ce Rétroviseur qui le prolonge, nous parlons souvent des écrivains baroques et déjantés – ceux qui entrevoient l’usage du langage comme une forme de terrorisme, qui ne connaissent pas d’autre bombe qu’un livre. Il est vrai que de placer Gabrielle Roy dans notre panthéon, bien emmitouflée entre Hubert Aquin et Josée Yvon, peut surprendre. Ce choix naît d’une volonté de ne pas faire des adéquations trop simples entre audace formelle et invention politique. En effet, certaines oeuvres réalistes figurent le monde social avec une acuité critique qui impose sa propre grammaire politique. Cette forme spécifique de réalisme ne constitue pas le penchant réactionnaire de la littérature : il prend plutôt en charge tous les rejetés de la société, en décrivant avec soin leurs conditions de vie, les revers répétés auxquels ils font face. Ces signes d’un passé opprimé parviennent aux lecteurs contemporains avec une telle clarté qu’ils éclairent leur propre réel.

     C’est bien le regard empathique que Gabrielle Roy pose sur ce peuple canadien-français démuni qui a retenu l’attention des écrivains Hélène Frédérick et Daniel Grenier ainsi que de la cinéaste Catherine Martin. Dans ce numéro que nous consacrons à l’austérité, il est plutôt révélateur de lire sous la plume de nos trois auteurs autant de réflexions sur la pauvreté matérielle de nos ancêtres et la précarité de leur culture. Ces « petits êtres gentils, moqueurs, mesquins et gênés, remplis de part en part de petits drames et de grandes rêveries » dont nous parle Daniel Grenier ne sont pas traités en figurants dans l’oeuvre de Roy. Ils sont certes dominés culturellement et économiquement, mais ils sont souverains dans l’espace du roman. Voilà peut-être la leçon à tirer des livres de la grande dame de Saint-Boniface. Sont politiques les romans dans lesquels il est possible, plus de soixante ans après leur parution, d’entrer comme dans un moulin, l’absence de condescendance à l’égard de ses sujets les rendant accueillants et appropriables.