Prendre soin
309 | Automne 2015
Être à côté de soi

On ne peut lire Marie de l’Incarnation sans éprouver la certitude qu’il se passe là un événement majeur, hors du commun. Cet événement, j’en ressens la force tout au long de ma relecture des deux Relations, celle de 1633, écrite en France, et celle de 1654, rédigée à Québec, qui constituent l’essentiel du récit autobiographique de la religieuse ursuline (bien que sa correspondance soit aussi très riche à cet égard). L’événement dont je parle n’est pas un fait ponctuel, c’est l’ensemble d’un parcours à la fois biographique et littéraire – le déroulement d’une pratique extrême de la vie intérieure, et d’une vie qui se dit, qui se raconte jusque dans ses profondeurs obscures et souvent impudiques, à même cette incessante contradiction qui consiste à parler de soi, à se mettre à l’avant-scène, tout en ne cessant de se dire nulle et d’une totale indignité.

Je vais l’avouer d’emblée : même si j’ai beaucoup de gratitude pour ceux et celles qui ont fait mon éducation, je leur en veux de ne m’avoir à peu près rien dit de cette femme hors du commun ni donné à lire la moindre ligne de ses écrits, fût-ce sous la forme de quelques pages ronéotypées, à l’odeur d’alcool, telles que l’on nous en remettait de temps à autre à l’école ou au collège avant l’ère de la photocopieuse. Je me souviens par exemple du fameux discours d’Henri Bourassa prononcé en 1910 à l’église Notre-Dame de Montréal, en réponse à un évêque irlandais qui souhaitait l’anglicisation de l’Église canadienne. Ce texte à l’encre bleue, aux caractères un peu pâteux, lu à l’âge de 13 ou 14 ans, je ne l’ai jamais complètement oublié. J’incline à penser qu’il en aurait été de même si on m’avait donné à lire ne fût-ce qu’une page des Écrits spirituels [...].

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Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 309 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.