Manifestations. La politique hors les murs.
298 | hiver 2013
Est-ce ça qui est ça?

C’est toujours avec un peu d’effroi que je repense au 19 octobre 2005. Ce jour-là, une douzaine de personnes se sont réunies lors d’une conférence de presse pour annoncer à qui voulait bien les entendre que l’heure, ô misère, était grave. Pourtant, ce qui près de sept ans plus tard m’amène encore à frissonner n’est pas tant la nature de leur tourment, ou l’objet de leur effroi, que l’adjectif avec lequel ils coiffaient à ce moment-là leur démarche, leur propos et, bien sûr, leurs personnes. Ces quatre femmes et huit hommes se prétendaient, en effet, lucides.

L’assurance et l’aplomb n’étant pas des qualités dont je dispose en grand surplus, je suis tout prêt à concevoir que c’est d’abord mon incertitude chronique qui fut heurtée par cette déclaration. Cela dit, j’ose espérer que, même bien en selle en toutes circonstances, je resterais sidéré par la position rhétorique que ce brave mot implique : dans la mesure où quelqu’un se trouve, effectivement, lucide, celui qui ne partage pas ses vues ne peut, le pauvre, qu’errer en plein délire.

Tout au long du printemps dernier, j’ai, je l’avoue, beaucoup pensé à l’extraordinaire prétention de ce regard résolument convaincu d’être un pH neutre ne pouvant s’empêcher de voir le monde comme il est. C’est sans doute pourquoi, plus qu’au cours des manifestations nocturnes, de l’heure des casseroles ou de chaque vingt-deux du mois, le vertige me prenait lors des rencontres entre les porte-parole étudiants et les représentants de l’État. Ces réunions à huis clos qui se sont à peu près toutes terminées en queue de poisson me sont apparues, en effet, comme une implacable illustration de notre affligeante inaptitude à dialoguer, et dès lors à avancer, ensemble, à l’intérieur d’un cadre politique. Que dire, en effet, à ceux et celles qui croient dur comme fer que leur parole cerne les choses, mais que la nôtre n’évoque maladroitement que leur ombre ?

Ce dialogue de sourds qui, à la longue, donne juste envie de crier n’est bien sûr pas exclusif au conflit étudiant que nous avons connu. Ça serait trop beau. En ce qui concerne la privatisation des soins de santé ou l’exploitation des gaz de schiste, le Plan Nord ou l’amphithéâtre de Québec, entre autres exemples, toute inquiétude, toute réticence, est automatiquement qualifiée d’idéologique. Or, tout comme la bêtise, l’idéologie est la chose la mieux partagée du monde. Il ne s’agit pas de prétendre que toute parole est toujours empêtrée dans le dogmatisme, mais bien que chacun d’entre nous, volontairement ou non, demeure lié d’une façon ou d’une autre à une tradition qui le dépasse. Nous ne vivons pas, faut-il le répéter, dans un monde de faits bruts. Quand nous nous levons le matin, ce n’est pas tant le monde qui nous assaille que la représentation que nous nous en faisons. C’est invariablement sur la base d’une conception du monde que nous déchiffrons ce qui nous entoure, conception non pas individuelle, lâchez-nous avec ça, mais éminemment collective, et nécessairement bien lourde de couches historiques. Ces affaires-là, en effet, ne surgissent pas telles quelles du jour au lendemain.

Avancer que les choses étant ce qu’elles sont, que nous sommes irrémédiablement contraints de faire des mises à pied ou de réduire la portée des services publics tout en pavant la voie au privé pour lui permettre de prendre le relais, c’est oublier que le monde est ainsi parce que des décisions l’ont façonné de la sorte. C’est aussi oublier qu’il peut être autre, qu’il l’a d’ailleurs été, radicalement, et que persister à avancer que son état actuel est une indépassable « réalité » implique peut-être de faire un peu trop rapidement l’impasse sur sa part opaque et la nôtre. C’est dans des occasions comme cellelà que j’aime me rappeler la sage leçon de Magritte : Ceci n’est pas une pipe. Ce n’est pas, en effet, une pipe qui se trouve, là, sur la toile. C’est le dessin d’une pipe.

Délester le monde de toute ambiguïté est, j’en conviens, tentant. Surtout que cela nous dégage de toute responsabilité politique et morale – c’est sûr que c’est plate, mais c’est comme ça, on n’a pas le choix. Malheureusement, car c’est aussi pénible que douloureux, il se trouve que nous l’avons. Ce sont des choix politiques qui ont mené au suffrage universel, au statut de personne morale des compagnies, aux filets sociaux, à la crise de 2008, aux congés payés, à la fonte des glaciers, à l’école publique, aux droits de la personne, à la mondialisation, aux régimes de retraite et aux « clauses orphelines ». Pas les forces incontrôlables de la nature. Ces évidences qui nous semblent couler de source sont, il ne faudrait pas l’oublier, le résultat de difficiles conflits, de batailles sanglantes, d’innombrables et grouillantes tractations de coulisse, de même que d’erreurs, de bêtises ou de laisser-faire, intéressés ou non. Tout ça pour dire que le monde n’est pas immuable. Et la « nature » humaine non plus, d’ailleurs. On peut bien répéter ad nauseam que l’égoïsme et la compétitivité sont inscrits dans nos gênes depuis la nuit des temps, il n’en demeure pas moins que c’est un peu, beaucoup, énormément le capitalisme, qui ne carbure qu’à ça, qui nous entraîne à le croire.

Comme le dit si bien André Major dans Prendre le large, son tout dernier carnet : « Le monde n’est pas si mal fait, tout le problème étant que l’humanité s’acharne à le rendre pratiquement invivable. » S’il faut bien reconnaître que les utopies destructrices du vingtième siècle y ont grandement contribué, peut-être peut-on quand même avancer qu’une pure gestion de ce qu’elles nous ont légué n’est pas une solution.