Manifestations. La politique hors les murs.
298 | hiver 2013
D'un Bock à l'autre

Chapeau: 

Des périls de la tentation atavique

Je gagne ma vie en enseignant la littérature française à McGill et cette occupation me procure plusieurs avantages, dont celui, non négligeable, d’avoir l’impression d’être en décalage avec le reste de mes contemporains, comme si le campus doré de la rue Sherbrooke était devenu une sorte de sas m’éloignant de mon espace et de mon temps. Ce n’est pas désagréable. Parfois, aussi, le futur y arrive plus vite que prévu. Un exemple ? Ici, le Printemps québécois a débuté le 10 novembre 2011, quelques jours après le premier gel destructeur de l’automne. Sortant, en fin d’après-midi, d’un cours que je venais de donner sur Jean-Paul Sartre ou Madame de Staël, je ne sais plus, je me suis retrouvé au centre d’une manifestation devant le pavillon James, le coeur administratif de mon université. Cet attroupement d’une centaine d’étudiants, formé à partir de la dizaine de milliers de participants au premier grand rassemblement dénonçant la hausse des frais de scolarité ayant eu lieu plus tôt dans l’après-midi et s’étant terminé sur McGill College, devant les bureaux montréalais de Jean Charest, cet attroupement face au James Building, disais-je bien au début de cette longue phrase, aurait été spontanément convoqué via les téléphones cellulaires d’étudiants en train d’occuper les bureaux d’Heather Monroe Blum, principale de McGill et membre du conseil d’administration de la Banque Royale du Canada. Comme cela allait devenir l’habitude quelques mois plus tard, cette manifestation s’est terminée par l’intervention de l’escouade tactique de la police de Montréal, le poivre, les gaz, les chevaux, les hélicos, bref : tout l’arsenal qu’on déploierait, d’avril à juin 2012, pour maintenir l’ordre public. Ce sentiment d’être dans l’oeil de la tempête, à l’avant-garde de l’arrière-garde, j’aurais presque envie de dire, ce sentiment qui me hantait depuis mon arrivée à McGill en 2009, il ne me quitte plus depuis les événements du printemps dernier.

Mon père m’accusera de cracher dans la soupe, mais je joue seulement de la cuillère.

Chacun a sa petite chronologie personnelle de ces mois d’intensité politique. Ainsi, plusieurs se remémoreront longtemps les manifestations monstres des 22 du mois, la difficile soirée du 4 mai à Victoriaville, la marche nocturne du 18 mai, juste après l’adoption de la loi d’exception, la curieuse effervescence à Montréal lors du Grand Prix, la fatidique soirée du 4 septembre. Sur cette ligne du temps, il ne faudra pas oublier la journée du 7 avril, formidable instantané de ce qui se sera dit ce printemps. L’événement Nous ?, organisé à l’initiative de Sébastien Aubin, Jean-Martin Johanns, Pierre- Laval Pineault, Brigitte Haentjens, Jean-Sébastien Pineault et Sébastien Ricard aura rassemblé plus de soixante-dix intervenants de plusieurs milieux, chacun tentant de réfléchir à l’état actuel de la démocratie québécoise. Si on a beaucoup parlé de l’intervention délicieuse d’un spectateur à la toute fin de la soirée, personne n’est revenu sur la séquence où se sont succédé Mathieu Bock-Côté et Mathieu Arsenault, deux intellectuels que tout sépare.

L’intervention de Bock-Côté, finement déployée à partir du « Maître chez nous » de Lesage, remarquait le point d’interrogation du titre de l’événement, symptôme selon lui d’une culpabilité du Québec post-argent-et-vote-ethnique, ce Québec, disait Bock-Côté dans Fin de cycle, un essai publié quelques semaines avant son allocution au Monument national, paralysé par le « consensus progressiste » d’une intelligentsia trop multiculturaliste pour mettre son épaule à la roue de l’épanouissement national. À la suite de cette intervention, Mathieu Arsenault offrira la lecture de Se taper la tête, monologue litanique et pulsionnel d’un homme alité dans son deux et demi, incapable de dormir et encore moins de fermer la télévision, obsédé par la xénophobie ordinaire de tout un pan de la population québécoise. Le narrateur d’Arsenault, la voix tiraillée par la détresse, voit son malaise aggravé par l’omniprésence de Mathieu Bock-Côté à la télévision, seul intellectuel ayant encore droit de cité dans les médias de masse. Puis Arsenault l’envoie au diable, après l’avoir invité à « quitter sa maison, sa patrie, sa vie ». — Sur le coup, en voyant Bock-Côté se lever, furieux, je me suis dit, un peu comme mon père l’aurait fait, qu’Arsenault avait craché dans la soupe ; la force d’un événement comme Nous ? ne résidait-elle pas justement dans sa volonté d’embrasser large, de rassembler des intellectuels n’ayant pas grand-chose à voir les uns avec les autres ?

Quelques jours après l’incident, j’ai réalisé que j’étais perplexe devant le geste d’Arsenault, non pas à cause d’une histoire de bonnes manières, mais bien parce qu’il m’avait en quelque sorte devancé dans mon propre désir de neutraliser l’impeccable rhétorique de Bock-Côté, et que c’est toujours ennuyant quand un camarade a une bonne idée avant soi. J’ai lu Fin de cycle en demeurant songeur devant le chant victimisant de l’essayiste, selon qui les intellectuels progressistes, occupant prétendument des positions dominantes dans la société québécoise, imposent depuis leur pyramidion une doxa gauchisante à un peuple pourtant réfractaire à ce discours. Écoutons-le : « La crise des accommodements raisonnables [a] révél[é] la fracture de la société québécoise entre, d’une part, ses élites qui se retrouvent dans un consensus progressiste se radicalisant à mesure qu’il est refusé par la majorité silencieuse et, d’autre part, cette dernière qui se caractérise par un certain conservatisme culturel et un nationalisme majoritaire censuré médiatiquement, mais bien enraciné. » Si cette fracture existe, elle laisse résolument les tenants du discours progressiste dans une position absolument minoritaire. En acceptant d’activer la polarité élite / masse, il faut admettre que la fine fleur dont parle Bock- Côté est moribonde numériquement, ghettoïsée géographiquement. J’ajouterai que si elle croit sans rire à sa supériorité, cette prétendue élite est surtout risible.

Ailleurs dans son texte, Bock-Côté explique que « la lutte des classes est passée de gauche à droite », oblitérant par contre les conditions économiques et sociales qui produisent les lacunes culturelles et historiques d’une bonne partie de la population du Québec, lacunes qui les mènent au mépris d’un pseudo « système idéologique dominant » qui, à bien y penser, se limite au Devoir et au Centre d’information de la src, les deux seuls endroits n’ayant pas tout à fait été contaminés par la logique de la profitabilité et l’hystérie spectaculaire. On notera l’ironie, que l’on connaisse ou non la sociologie : l’habitus de Bock-Côté le rend capable d’apprécier le prestige symbolique des lieux qu’il attribue à une « élite », mais ses dispositions idéologiques l’empêchent de conquérir ces mêmes lieux. Cela explique peut-être la mélancolie de l’intellectuel, mélancolie qui ne se laisse pas souvent trahir, mais qu’on sent poindre à quelques moments, surtout lorsqu’il s’attriste de la « grisaille contemporaine », du renoncement à l’humanisme, ou lorsqu’il rêve à la résurgence d’un « patriotisme occidental », au retour d’« un conservatisme investi d’une certaine tonalité existentielle ». Peut-être est-ce une désespérance héritée d’un autre siècle (celui de Chateaubriand ?), ou encore la peur d’en confronter les affres, qui donne à Bock-Côté une confiance inébranlable envers le langage, envers le principe même de l’identité, envers le sens commun, presque comme si le vingtième siècle n’avait pas eu lieu. Il y a là, en tous les cas, beaucoup trop de signes de santé pour ne pas rendre malade le lecteur, qu’il appartienne ou non à cette « gauche postmoderne » dont j’aimerais bien connaître la définition.

Lorsque j’entends Bock-Côté sérieusement craindre une désoccidentalisation du Québec, quand je le vois continuer à penser le devenir d’un peuple en fonction du fantasme de l’origine, je m’en remets moi-même à « d’où je viens », comme si on pouvait sérieusement se contenter d’une unique réponse à l’énigme de la provenance. Ce qui est sûr, et encore là, je n’en suis pas tout à fait certain, c’est que j’ai appris à penser le politique au terme d’un siècle qui a exposé l’arbitraire des récits de légitimation et constaté l’effondrement historique du sujet. Je ne conçois pas que l’engagement de l’intellectuel puisse se déployer positivement si ce dernier brade sa radicalité critique sous prétexte qu’« il faut être réaliste », en renonçant au soupçon permanent envers les savoirs stabilisés, au scrupule envers la grandiloquence des discours. Heureusement que la littérature existe pour remettre les choses en place, c’està- dire sens dessus dessous. Lorsque Bock-Côté souhaite la « ressaisie du vieil héritage national » en jouant le fiduciaire de la « vieille mémoire du Canada français », j’ouvre le livre de Raymond Bock, un de ses lointains cousins. Rien de mieux qu’un écrivain pour maltraiter la vérité, pour rendre le lecteur sensible à l’étendue des possibles.

Dans chacune des treize histoires qu’Atavismes propose, Bock explore une déclinaison contemporaine de cet art de la défaite auquel nous excellons comme peuple. Car il est là, le dénominateur commun entre les histoires de petits cons révolutionnaires, de prof d’histoire déprimé, de couple malchanceux, de père malade chronique et les mésaventures d’un coureur des bois planqué pour éviter un scalp, la détresse d’un curé prosélyte mais surtout prisonnier de la Nouvelle- France, l’émotion d’un chercheur devant la mémoire trahie d’un patriote. Un art de la défaite, donc, mais sans mélancolie, comme si c’était là que réside le courage, dans l’acceptation de notre ténuité. Notre résistance à nous poser la question de l’identité, il faut cesser de la percevoir comme une tare, car il s’agit plutôt, à mon sens, d’une sorte de sagesse enfantine sur laquelle s’échouent l’ambition et le pouvoir. Je ne désespère pas, surtout au terme du printemps 2012, de voir advenir l’échec de cette atavique prédisposition à l’esquive qui nous définit comme nation. À force de petites avancées dans notre histoire, conscients qu’au fond, elle nous réserve bien des surprises, il s’agit de garder en mémoire, comme le rappelle Bock, que « peut-être que les infinis détails de nos souvenirs sont là, en tout temps, en puissance, mais qu’ils ne se dévoilent qu’avec la maturité, avec l’expérience de vie, avec la somme de tout ce présent qui ne cesse, à chaque instant disparu, d’aller augmenter le passé. »

Alain Farah est écrivain et professeur de littérature française à l’Université McGill. Son prochain livre, un essai, Le gala des incomparables,paraîtra en 2013 chez Classiques Garnier.