Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
De l’autre côté de la fenêtre

Au printemps dernier, je terminais mon mémoire de maîtrise dans un petit local réservé aux auxiliaires de recherche où j’avais eu la chance de me voir attribuer un espace de travail près d’une fenêtre. Sachant que la plupart de mes collègues traînaient leurs piles de livres à la bibliothèque quotidiennement, ou rédigeaient dans des bocaux éclairés au néon, je me disais que cette paroi vitrée était une forme de privilège dans une institution qui distribue les opportunités au compte-gouttes. Cette « place de choix » a pourtant perdu de son caractère paisible pendant quelques jours lorsque, vers la fin du mois de mars, un petit groupe d’ouvriers a entamé la rénovation du pan de toiture adjacent à ma fenêtre. Chaque matin, mon regard, que j’avais pris l’habitude de laisser dériver en attendant que vienne un début de phrase, était distrait par des hommes en salopette Big Bill et en caps d’acier qui exécutaient à quelques mètres de moi une série de gestes dont je ne saisissais pas toujours la finalité, mais qui étaient, par opposition à mon mémoire en chantier, particulièrement fascinants. Ponctuellement, j’interrompais mon travail pour espionner leurs va-et-vient, leurs mouvements brusques, mais précis, leurs démarches lourdes, leurs échanges brefs et fonctionnels. J’observais avec un intérêt quasi anthropologique les scènes qui se déroulaient devant moi et qui avaient si peu à voir avec ma propre vie; elles me semblaient presque une fiction, un matériau comparable aux textes qu’on m’avait appris, tout au long de mon parcours universitaire en littérature, à décortiquer et à analyser. 

À un moment, l’un des travailleurs, âgé d’une cinquantaine d’années, peut-être amusé de son côté par le spectacle d’une jeune femme qui passe une bonne partie de ses journées à fixer le vide et à boire du café, a volontairement attiré mon attention en agitant la main, puis m’a adressé un clin d’œil peu subtil, ponctué d’un hochement de tête appuyé. Mis à part la gêne d’avoir été prise en flagrant délit de procrastination, ce geste m’a laissée sur le coup plutôt indifférente. Chose certaine, cette tentative de connivence ne m’a pas flattée. Il y avait dans cette attitude quelque chose de trop grossier, de trop radicalement différent de mes manières d’être et de celles des gens que je côtoie pour que j’envisage de me prêter au jeu, de répondre à cette marque d’attention par des yeux doux ou un sourire complice. Je n’ai pas non plus ressenti d’indignation, ni même d’irritation, même si mon background féministe m’a appris à lire dans ce type de comportements une tentative d’objectification, à reconnaître là les marques d’un machisme ordinaire, insidieux parce qu’en apparence inoffensif. J’ai raconté l’anecdote à une collègue, qui m’a plainte, jugeant intrusif ce coup d’œil insistant adressé à même mon lieu de travail. Je comprenais son point de vue, mais je ne parvenais pas à être choquée, parce que cette œillade a priori déplacée me renvoyait à ma propre posture, à ce qu’il y avait d’également indécent dans ma manière de regarder ces hommes avec curiosité, comme s’ils appartenaient à un monde complètement extérieur au mien. 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.