Avancez en arrière ! Quand le progrès tourne à la catastrophe
315 | printemps 2017
De la bourgeoisie à l’aristocratie

Chapeau: 

Les classes sociales dans le cinéma de Woody Allen.

Après s’être centré sur la bourgeoisie artistique et intellectuelle de Manhattan, le cinéma de Woody Allen présente depuis une dizaine d’années des personnages habitant un monde de plus en plus luxueux, affichant une ostentation radicale, affectionnant bijouterie, soupers gastronomiques et collections de voitures, habitant non plus des lofts de Soho et de Greenwich Village mais des manoirs et des villas dispersés de par le monde. Le milieu bourgeois est remplacé par l’aristocratie de la politique et des affaires d’Amérique – parfois adoratrice d’une Europe d’antan, mondaine et élitiste, qu’elle a désormais supplanté dans la domination impériale – reflet supposé du trajet de vie d’un cinéaste habitué depuis 1975 à une rentabilité financière annuelle et substantielle. Son dernier film, au titre frenchie de Café Société et traduit en français par La haute société, apparaît comme une nouvelle expression de cette intrication du pouvoir du cinéma et du pouvoir tout court. 

Dès 1979, l’ouverture du film Manhattan indique son parti pris dans la manière de voir et de représenter la division du monde en classes : plusieurs plans en noir et blanc de la ville de New York défilent gracieusement, accompagnés par la narration d’Isaac qui partage avec le spectateur son affection pour l’ile. Au hasard des édifices de style néo-gothique, des gratte-ciel et des immeubles à armature de fonte apparaît un sans-abri, et la voix hors champ s’écrie : « Non, je ne veux pas voir ça, je ne veux pas être amer ». Le plan suivant rassure Isaac en montrant un Manhattan dépourvu de misère avant de faire place à la quête de plénitude sexuelle des protagonistes du film. 

Faire abstraction de la souffrance d’autrui est un fondement du libéralisme tel que l’a notamment théorisé Herbert Spencer, qui voyait dans le sentiment de pitié et dans l’altruisme des obstacles à la construction d’une société forte et saine – idée qui semble faire figure de principe pour la majeure partie de l’œuvre d’Allen, les comédies apolitiques ayant été le véhicule idéal de cette vision. Exit la classe laborieuse, les mendiants et les invalides, cette masse anonyme laisse la totalité de l’espace narratif aux avocats, journalistes, artistes, intellectuels et commerçants, qui constituent tout l’univers social de ses films.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 315. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.