Prendre la littérature au sérieux
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De guingois

Chapeau: 

Lire, c’est vivre au cœur d’un réseau de sens et de sensibilités.

1 J’ai toujours été maladroit. D’aussi loin que je me souvienne. Sans entrer dans les détails, ça nous entraînerait un peu loin de mon propos (mais en même temps, peut-être pas), juste apprendre à nouer mes lacets ou à faire du bicycle a été laborieux, et orthographier comme il faut mon nom de famille s’est avéré un calvaire. L’essentiel des apprentissages supposés faire de moi un homme ou à peu près, un citoyen, un employé, se sont tous déroulés de la même manière, en hoquetant, en titubant, en bégayant. 

2 Est-ce là la raison pour laquelle la littérature est un lieu où je me sens, comme le veut la formule, tel un poisson dans l’eau? Pour une obscure raison, j’aime le penser. Il y a dans chaque roman, poème, essai, journal, nouvelle un aspect difficile à cerner qui les rapproche du décalage, de la discordance, de l’eau, de la nuit. Il y a aussi dans la littérature une affaire (je ne sais dire mieux) évoquant à la fois l’empotement du corps plongé dans le sommeil et la soudaine plasticité de l’esprit, dont la raison ne sait que faire, et qui semble en découler tout comme le lien difficile à saisir qui les unit.

Mrs Dalloway de Woolf, My Creative Method de Ponge (mon dieu, son « Sans doute ne suis-je pas très intelligent », je n’en suis toujours pas revenu) me laissent ainsi entendre combien l’inaptitude ou l’angoisse peuvent s’avérer, comme n’importe quoi d’autre, une porte d’entrée, une ouverture, une meurtrière pour accéder au monde, c’est-à-dire à ce qui sans cesse échappe. D’ailleurs, je me dis que c’est au fond dans ce qui n’arrête pas de s’effilocher, de s’effriter, de ne pas tenir ni debout ni couché que réside, s’il en est un, l’universel et non dans la Raison avec un vrai grand R dans laquelle l’Occident s’est bêtement contenté de le loger, rendant du coup suspect, si ce n’est pervers puis inhumain, ce qu’elle ne sait ni embrasser ni contenir. 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 314. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.