Prendre soin
309 | Automne 2015
«CT Bi1»

Chapeau: 

Vivre avec l'esprit du temps.

L’unanimité sur le bien-fondé des cours obligatoires d’éducation sexuelle finit par me sidérer. Toutes ces voix mâles et femelles gonflant unanimement de leur hélium les mots de la matière pédagogique sexuelle avec la prétention de posséder la maîtrise de la neutralité et de l’objectivité sur eux m’irritent à un degré qui dépasse celui que j’ai pu atteindre à l’adolescence quand un(e) adulte s’essayait à me faire croire à la chasteté de ses grimaces en tripotant ses paparmanes. Les mots du sexe sont aussi juteux que le sexe, ils servent à avoir une relation sexuelle. Les mots du sexe sont excitants et ils excitent le sexe. Et l’adolescente que j’ai été, abusée à l’os, n’a même pas pu supporter jusqu’à la fin son premier cours de physique où un prof mâle masturbait un pénis en ferraille avec une guenille pour faire la démonstration de l’origine de l’électricité. Les sueurs qui perlaient sur son front, sa salive même, pendant qu’il forçait l’affaire, étaient d’un pénible, je ne vous dis pas. Un enfant, c’est quelqu’un qui voit l’adulte saliver ou pas, qui voit la pupille de l’adulte s’agrandir ou pas, et les pores de sa peau battre. L’enfant, c’est quelqu’un qui entend que la gorge se serre, s’entrouvre, se resserre, qui voit la moiteur des mains et des doigts, qui sent l’odeur des sueurs et qui entend les pièces de monnaie tinter dans les poches. 

Je ne comprends pas cette unanimité autour de la pédagogie du sexe qui a saisi la communauté tout entière et qui toise du ton les attardés de la question, les d’un autre siècle. Et pourquoi, pourquoi est-ce que ce ne serait pas plutôt les parents qui devraient être assujettis à suivre des cours d’éducation sexuelle ? Ils pourraient alors mesurer eux-mêmes ce qu’ils s’apprêtent à faire subir à leurs enfants. Ils pourraient alors comprendre un peu mieux les attardés de la question et rattraper leur propre retard. Les abus sexuels, ce sont eux, les parents, qui les perpétuent, non pas forcément en abusant de leurs enfants, mais en les abusant et en s’abusant C’est aux parents, puisqu’ils sont si extraordinairement cools, zens et décontractés et chastes, de suivre des cours d’éducation sexuelle qui les mettront en face de ce qu’ils transmettent, veut veut pas. Et ils apprendront peut-être comment respecter le rythme de l’apprentissage de leurs enfants. Pendant que les parents suivraient ces cours, leurs enfants pourraient, quant à eux, bénéficier de quelques cours d’initiation à la musique que nous avons sans état d’âme fait disparaître des écoles.

Voilà, c’est dit. Je ne tenais pas à le dire, je ne suis pas là pour ça. Je fais des prélèvements, vous savez bien. Mais tant pis. C’est dit, restons calmes et tout sera calme. La concision de l’épitaphe gravée sur la petite pierre tombale de Nicole Coquatrix que je n’ai pas eu le plaisir de connaître m’apaise à tout coup: «C’était bien». On dirait un texto: «CT Bi 1». Dès que j’aperçois ce «C’était bien», au cours de mes randonnées au cimetière Mont-Royal, une paresse sexualisée m’envahit totalement pendant que je redescends saluer la marmotte qui offre ses petites mamelles meurtries au soleil. 

Tout ça pour dire qu’en apercevant le sous-titre «Vieux Grincheux» alors que je feuilletais distraitement le Journal de Montréal abandonné entre les laveuses et les sécheuses du Lavoir, j’ai été saisie d’un inquiétant vertige et j’ai dû sortir mes lunettes. L’article, «Larose mortuaire», un jeu de mots bien tourné, une amorce d’eulogie, était signé Jean Barbe, le même que le Jean Barbe de Voir, d’Ici, et désormais du Journal de Montréal. Et non, je ne rêvais pas. Alors que j’avais cru qu’il s’agirait d’une autocritique, et que j’allais lire là un article sur le fait d’être devenu soi-même un être qui ne peut plus s’empêcher de grincher vu l’âge qu’il a pris et qui l’a pris, j’ai trouvé un petit brûlot sur Essais de littérature appliquée de Jean Larose, un livre que je venais tout juste de lire et que je me promettais de relire le lendemain avant de le passer à mon ami Galt, ce personnage d’Ayn Rand qui «arrêtera le moteur du monde, incitant les hommes d’esprit à ne plus se laisser exploiter». Je me suis mise à rire et la dame qui lave toujours la cuve de la laveuse avant d’y tasser sa brassée de linge sale m’a fait remarquer gentiment que je riais toute seule. Pas du tout ! Je riais avec les esprits. La dame a eu un recul de frayeur: «Vous croyez aux esprits? — Croire? Pourquoi croire quand on vit avec eux? — Allons, allons, mon petit, reprenez vos esprits », m’a grondé la dame. Je le jure, cette femme n’a pas entendu ce qu’elle venait de confirmer. Nous avons chacun nos esprits qui nous précèdent ou nous suivent dans les espaces funèbres, que nous égarons parfois et qu’il nous faut reprendre.

Je riais avec mes esprits, morts ou vifs, mortes ou vives, au sujet de cette affaire si étrange qui nous est arrivée sans qu’on s’en aperçoive, jusqu’à ce que finalement, après avoir accumulé dénégations et dénis, on s’en soit aperçu. Le premier à m’avoir signalé l’affaire, c’est André Romus, réalisateur, homme de gauche (PCI) et peintre. Il s’est aperçu avant tout le monde qu’à partir de déjà, de maintenant et de désormais, défendre et soutenir la fréquentation «appliquée» des œuvres d’hier et d’aujourd’hui faisait de lui un homme de droite: «Tant pis, tu sais, tant pis, j’assume. Tu as désormais en face de toi un homme de droite.» Il ne riait pas. Je l’avais forcé à rire. Je n’aurais pas dû. Son rire sonnait forcé. Forcément. Et il m’en aura gardé rancune. Or, ce revirement, la conscience de ce renversement de nomination des positions, on le retrouve dans Essais de littérature appliquée de Jean Larose. Tu croyais avoir choisi les pions noirs et voilà que tu es en train de jouer les pions rouges. De ce point de vue, la revue Liberté devient automatiquement une revue de droite. Ça va mêler le monde.

Mon rôle ici, à Liberté, n’est pas du tout de parler de littérature, d’éducation sexuelle, ou quoi ou qu’est-ce, mais plutôt d’opérer des prélèvements là où je passe, de les ramener chez moi et de les passer sous la loupe de poche héritée de ma grand-mère Delphine qui aurait tant aimé apprendre le latin et le grec, et qui écrivait les discours de l’Honorable Rodolphe Lemieux (cf Wiki, et caveau à CDN) pendant qu’il se faisait dorer la couenne ailleurs. Aujourd’hui, je n’ai que ces mots de «vieux grincheux» à me mettre sous la loupe, mais les voilà qui s’effondrent sous la force du séisme à Katmandou. Je fouille vite la boîte de photos, j’en extirpe une, superbe, de mon fils à Katmandou, je l’épingle au mur et j’attends. Ça tient. Katmandou reste entièrement Katmandou et mon fils reste mon fils. Alors je répète comme un mantra: «C’était bien.» C’est que je trouve ça très émouvant que mon fils soit passé à Katmandou avant le séisme et que la force du séisme n’ait rien détruit de la photo, mais ait tout détruit des mots «vieux grincheux».

Plutôt faire ton autocritique, espèce de grincheuse nihiliste entourée des esprits de Beckett, de Brecht, de Godard, de Duras et de Celan et de Bachmann. Comment on fait? Je suis sûre que Jean Barbe pourrait me conseiller, me guider. J’ai aussi Galt, la créature dissidente d’Ayn Rand, mais il grinche à temps plein. En fait, le seul à avoir jusqu’à aujourd’hui entrepris mon autocritique à ma place est décédé cette année, il s’appelait Réginald Martel. Trop tard. Je le salue. Il m’aura aidée à comprendre qu’une femme qui ne prend pas l’homme au sérieux est considérée par l’homme sérieux comme une hystérique. C’est une des grandes raisons qui font que beaucoup de femmes hésitent encore à s’engager sur le terrain de l’homme sérieux. Mais avec des cours obligatoires d’éducation sexuelle pour les mamans, les femmes n’hésiteront plus à s’engager dans ces territoires où la libido ne fait pas que l’amour, où la libido fait toute la guerre aussi. 

C’était bien. Nous étions à gauche. Nous sommes à droite. Je suis une gauchère corrigée. Ma prof de violon ne s’en était pas aperçue. On ne peut pas tout apercevoir, même sous la loupe de poche de Delphine, mais dans un livre de Jean Larose intitulé Essais de littérature appliquée, on peut trouver comment en arriver à pouvoir faire graver sur sa pierre tombale ce C’était bien. Car penser, y penser, et découvrir pourquoi c’est ce qu’on en pense, c’est vraiment bien. Mon rôle ici n’est pas de parler des livres. D’autant moins que je ne suis pas fou. Plus on est de fous, plus on lit, ça aussi, c’est une phrase de droite (ancienne gauche) devenue une phrase de gauche (ancienne droite). Lâche pas (la patate) serait aussi leur titre s’il était libre de droits. J’imagine un cimetière tout entier où «C’était bien» aurait remplacé R.I.P. Ce serait francophone au lieu d’être latin. «Amen» est de l’hébreu ou de l’araméen syriaque? C’est à y perdre son latin, mais pas ses esprits. Allez, les esprits, reprenez-vous, on y va!


Suzanne Jacob est écrivaine.


Ce texte a été publié dans le numéro 309 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.