Ministère de la Formation
305 | Automne 2014
Ces vieux objets que sont les mots

Chapeau: 

Simon Boudreault donne la parole aux bas-fonds.

     Sauce brune, la pièce précédente de Simon Boudreault, amenait un quatuor féminin à transfigurer la difficulté de vivre et de dire en musicalisant la langue québécoise par l’excès de sacres. Ça se passait entre les quatre employées d’une cafétéria, au sous-sol d’une école secondaire. L’auteur de As is, qui signe à nouveau la mise en scène de son texte, place ses personnages dans un autre lieu de travail sans fenêtre. Il fait monter sur scène des hommes et des femmes qui passent le plus clair de leur temps dans les soubassements d’une succursale de l’Armée du rachat, propriété de communautés religieuses.

 

Créant encore une fois sur les planches un espace de parole pour ceux qui, à la ville, n’y ont pas droit, Boudreault le donne ici aux deux sexes. La hiérarchie entre les personnages se déploiera au milieu d’un décor pyramidal, dans une évocation double et ironique du principe de Peter. Tony, alias Antoine Champoux, chat de ruelle et ex-danseur au 281, maintenant big boss de l’Armée du rachat, embauche pour l’été Saturnin Lebel, un jeune intellectuel inexpérimenté, comme «trieur de cossins». Denis Bernard, en inoubliable Tony, dont le jeu met en avant le corps comme présence virile forte, dit donc à celui qu’il vient d’embaucher: 

 

Le stock a juste été crissé là pis c’est resté as is. On sait pas trop comment toute ça tient. En fait, ça tient pas. Le problème c’est que toi t’auras pas le choix de grimper dans l’tas. Si tu commençais par le stock du bas, ce qui est en haut finirait par te tomber dans face. Quand tu grimpes, regarde où tu marches pour pas tomber dans une crevasse de stock. C’est ben maudit, mais un gros toutou peut cacher un trou. 

 

On se trouve en effet dans un monde d’êtres troués, un univers où la laideur est esthétisée, où le comique naît du tragique : Pénis, comme on l’appelle, parce qu’il travaille n’importe comment, est un jeune paumé, sans arrêt raillé par Tony, et dont la mère, Suzanne, 32 ans d’expérience, fait partie d’un trio de trieuses de linge, qui départagent ce qui peut être sauvé de ce qui sera envoyé dans le conteneur pour être compacté. Plus caricaturaux, la métamorphose ayant été poussée plus loin chez Tony et Richard, les personnages d’hommes sont placés plus haut dans la pyramide symbolique que ceux des femmes. Sauf pour le gros Richard, bénévole en désintox qui doit donner du temps et qui serait parmi tous ces intouchables comme un sous-intouchable. Dans ce micro-univers absurde, les employés sont mis à la porte, ostracisés par leurs collègues ou soumis au chantage du boss s’ils s’avisent de piquer une casserole ou une carte de hockey (« ce serait ben le boutte de la marde de voler Dieu »). La voix de Roselyne Badel, conseillère en milieu de travail dénichée sur Internet par Saturnin le trublion, vient régulièrement énoncer des poncifs entrepreneuriaux, dont on mesure l’absurde inadéquation avec l’âpreté de ce monde saturé d’objets.

 

Arrive périodiquement, formant des trouées qui paraissent au début insolites, une autre trinité, celle de musiciens-chanteurs qui portent ironiquement un uniforme brun démodé : c’est le chœur, présence centrale et décalée par sa drôlerie dans le spectacle plutôt cruel de l’Armée du rachat. Les personnages chantent aussi, seuls ou en groupe, immobiles et faisant face au public. Par le chant et la musique, «lacrimosa, chanson du rat, chanson de Pénis, chanson de la pitié», la parole sort de sa gangue si rough et devient pure émotion. 

 

Les mots de la langue québécoise sont jetés sur scène comme autant de déchets au milieu de l’amoncellement d’objets abandonnés par leurs premiers propriétaires : casse-tête incomplets, vieux chandails, albums-photos, chaudrons, lampes, «estie de toutous laites» sont à la fois nommés et sans cesse manipulés par les acteurs. D’une part, la langue sale de Boudreault, rendue à un rythme haletant, rappelle le fouillis dans lequel les personnages tentent de mettre de l’ordre. D’autre part, le jeu chorégraphié des acteurs – par exemple les moments où les femmes cordées placent des vêtements dans des bacs posés sur une table devant elles, évoquant Les temps modernes de Chaplin – ordonne volontairement à la fois l’espace et le jeu, créant sur scène une tension entre un désordre organique vital et la nécessité sociale de l’ordre. 

 

À mesure que la pièce avance et que s’accumulent les dialogues en forme d’invectives, l’écho s’amplifie entre le discours des personnages et la multitude d’objets abandonnés qui ne cessent de circuler entre leurs mains, induisant la même danse entre les mots. Dans As is, les objets occupent l’espace visuel comme les sacres envahissaient l’espace sonore dans Sauce brune. Ici, la «Chanson des objets», qui arrive vers la fin, redonne une beauté à la fois aux vieux cossins et aux mots qui les nomment, en même temps que son ton populaire, très trash Broadway, lui confère un aspect cathartique et délinquant : « Un épluche-tomates! Une fausse patate! Un demi-dentier! Un vieux cendrier! C’est mon tas! Des sous-verre comiques! Un pot en terre cuite! Ma montagne! Un porte-savon! Mon royaume! Un plat à bonbons! À moi! » 

 

Chez Simon Boudreault, on ne se trouve pas devant un théâtre psychologisant, mais devant un théâtre total de corps fatigués et pourtant vibrants, médiums d’une langue à la fois sombre et lumineuse, parce que presque palpable de truculence, dans un monde absurde mais criant d’humanité.


AS IS (TEL QUEL)
Texte et mise en scène de Simon Boudreault
Au Théâtre d'aujourd'hui
du 11 mars au 9 avril 2014 


Ce texte a été publié dans le numéro 305 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.