Marie-Claire Blais
312 | Été 2016
Celle qui a tout fait sauter

Chapeau: 

En 1961, La belle bête révélait aux étudiants de l’Université de Toronto une toute nouvelle idée de la littérature… et du Québec.

J’ai lu mon premier livre de Marie-Claire Blais en 1961. J’avais vingt et un ans et c’était ma quatrième et dernière année au collège Victoria de l’Université de Toronto. J’étais inscrite à la formation English Language and Literature, qui menait les étudiants de la littérature anglo-saxonne classique à T. S. Eliot, couvrant tout ce qui se trouvait entre les deux. À la toute fin, en guise de dessert, nous avions droit à une excursion dans le roman moderne, et à la toute fin de tout ça, en guise de double expresso, on nous donnait à lire deux livres d’auteurs canadiens: The Double Hook, de Sheila Watson, et Mad Shadows, qui était le titre anglais de la traduction de La belle bête, de Marie-Claire Blais.

En Eng Lang and Lit, nous n’abordions pas la littérature canadienne-anglaise en tant que telle, alors ces livres n’avaient pas été inclus dans le programme parce qu’ils étaient canadiens. Je pense que le choix qu’on en avait fait reposait sur leur forme, non conventionnelle. Dans le cas de The Double Hook, à cause de ses courtes séquences s’entrecoupant, on pouvait dire qu’elle était « moderniste ». Mais quelle étiquette pouvait bien convenir à Mad Shadows? Le livre échappait à toute classification. Il était lui aussi composé de courtes séquences entrecoupées, mais le ton en était différent. Plutôt que le plain-chant laconique de Sheila Watson, nous avions droit à une surchauffe baroque, où chaque émotion et chaque adjectif étaient lancés à plein volume.

Le dessin sur la page couverture du roman représentait un beau visage où quelque chose dans les yeux clochait puisque de la peinture rouge ou peut-être du sang en dégouttait. Il n’y avait pas d’amour dans ce livre, mais de l’AMOUR, AMOUR, AMOUR. Il n’y avait pas de haine, mais de la HAINE, HAINE, HAINE. Par-dessus tout, on y trouvait la jalousie obsessive, l’immense narcissisme de chacun, et le désir fou de destruction de son personnage féminin. Pour cette quatrième année d’Eng Lang and Lit, c’était du solide ! 

Comment en décrire l’intrigue? Maintenant que j’ai vu La belle et la bête, le film de Jean Cocteau, j’en saisis le surréalisme exacerbé. Mais en tout cas, nous savions à l’époque qu’il s’agissait d’un riff démoniaque, redoutable du conte de Perreault, La belle et la bête. Dans cette histoire, la Belle est aussi attirante que son nom et la Bête, laide, se meurt presque d’amour pour elle. À la fin, quand la Belle dit qu’elle épousera la Bête, l’amour triomphe, les feux d’artifice éclatent et la Bête se transforme en un magnifique prince.

Aucune chance d’une fin heureuse dans La belle bête, où beauté et bestialité ne font qu’une. Un fils très beau mais idiot, nommé Patrice (de patricien, incorporant la racine du mot père, par conséquent associé au privilège viril), et une fille laide et enragée, Isabelle-Marie (incorporant le mot belle), vivent avec une mère centrée sur elle-même qui est folle de son fils. La jalousie anime la fille ; la stupidité aveugle la mère.

Ces personnages ne pensent pas : ils sentent, et la fille ressent avec une intensité incandescente. L’épigraphe est tirée des Fleurs du mal de Baudelaire. La ligne directrice, s’il y en a une, est la futilité du désir, l’impossibilité de ne jamais avoir ce que vous désirez. L’héroïne maudite désire être belle pour que les autres l’aiment, mais elle ne s’approche de son idéal qu’avec un homme aveugle : elle peut être belle à condition d’être invisible. (L’auteure aurait-elle lu Frankenstein ?) Mais quand l’aveugle recouvre miraculeusement la vue, il s’enfuit, horrifié. L’amour n’est pas rédempteur.

À la fin, comme dans La belle et la bête, les feux d’artifice éclatent, mais sous la forme d’un feu allumé par Isabelle-Marie. La maison brûle. La mère brûlée vive, l’héroïne se dirige vers les voies ferrées – avec l’intention, présume-t-on, d’en finir – et le beau garçon, maintenant laid parce que sa sœur lui a plongé la tête dans une cuve d’eau bouillante, se noie en cherchant le reflet de celui qu’il était autrefois. Comme Narcisse, c’est la seule chose qu’il ait jamais aimée.

J’avais à l’époque été fascinée par ces deux livres, mais Mad Shadows m’intriguait particulièrement parce que j’avais l’intention d’être écrivaine et que son auteure n’avait qu’un mois et demi de plus que moi. Pensez-y, elle avait écrit La belle bête à dix-neuf ans, et elle avait vingt ans quand le livre a été publié en français. Elle avait donc une longueur d’avance sur moi. S’il lui avait été possible de publier au Canada – à ce moment-là une sorte de désert pour les jeunes écrivains –, il y avait de l’espoir pour nous tous. Grâce à Edmund Wilson, un influent critique littéraire américain qui s’était extasié sur le livre, Marie-Claire Blais avait fait un bond dans la notoriété littéraire à un âge où chacun de nous se débattait en faisant ses classes.

À cette époque, on comparait Blais à Françoise Sagan, une autre jeune prodige, mais elles étaient radicalement différentes. Sagan était de l’école triste des écrivains français modernes : elle écrivait sur le ton du désenchantement. De son côté, Blais y allait pour l’enchantement. Encore et encore, ses personnages semblaient ensorcelés, en proie à une obsession, menés par des forces qu’ils ne comprenaient pas. Pour un personnage de Sagan, le péché était un loisir, mais pour ceux de Blais, le péché était réel et pouvait être mortel. Une sensibilité gothique, serait-on tenté de dire maintenant ; mais dans le travail de Blais, le gothisme et le réalisme sont bien près d’être une seule et même chose.

Elle parlait depuis la bouillonnante sensibilité canadienne-française en fermentation – formée par des décennies de mini-dictature duplessiste et par la politique confessionnelle de la revanche des berceaux, avec ses obligatoires familles de quinze enfants. Ces contraintes avaient déjà donné Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy et se manifesteraient brièvement et brillamment en 1970 dans le Kamouraska d’Anne Hébert. En un sens, Mad Shadows et les autres romans de jeunesse de Blais témoignent des derniers râles de l’ancien régime, mais ils entonnent aussi les premières notes de l’arrivée de la Révolution tranquille (qui n’était tranquille qu’en cela qu’elle ne coupait pas de têtes ; autrement, elle était plutôt bruyante).

En ce qui concerne Marie-Claire Blais, elle semblait avoir la ferme intention de tout faire sauter. Il n’y avait pas de vaches sacrées. La réputation qu’elle avait alors d’être intense faisait que peu de gens la considéraient – alors qu’elle l’était de plus en plus, à mesure que les années soixante avançaient – comme très amusante. Elle se foutait des idées reçues et des tropes répandus et, ce faisant, s’amusait follement avec la langue. Elle rejetait simplement toute orthodoxie, incluant celle du mouvement séparatiste qui avait cours au début des années soixante-dix. Son roman de 1973, Un Joualonais sa Joualonie, était sa riposte au dictat voulant que tout roman québécois se respectant devait être écrit en joual. Il était écrit en joual, mais, avec un sourire narquois, il assenait un coup de massue à l’idée que tout bon roman québécois se devait d’utiliser un seul niveau de langage.

Pour un écrivain, le succès retentissant d’un premier roman peut être un problème. Comment le reproduire ? Dans quelle direction aller ensuite ? Beaucoup figent sur place, inquiets d’un déclin et hantés par les inévitables coups qui suivent un succès inaugural, mais Marie-Claire Blais ne semblait pas vouloir s’arrêter pour reprendre son souffle. Des publications suivirent en 1960, 1962, 1963 et 1965, puis en 1966, 1968 (deux), 1969 (deux) et 1970. La production est phénoménale, et ce n’en était que la première décennie. Depuis les quarante dernières années, elle a à peine ralenti. Entre-temps, elle a récolté les prix littéraires comme le petit chaperon rouge ramassant des marguerites.

Parmi les livres de cette première décennie, moi, et beaucoup d’autres, aimons particulièrement Une saison dans la vie d’Emmanuel, publié en 1965. Le personnage du paysan vertueux, qui se bat contre l’adversité et reste fidèle à la terre, a été pendant un temps un incontournable de la littérature québécoise, mais ici aussi, Marie-Claire Blais a pris plaisir à brouiller les cartes et à bousculer les stéréotypes. Emmanuel est un nouveau-né, mais il n’a rien du messie. Il naît comme un chaton, sa mère l’abandonne pour aller traire les vaches, et sa formidable, froide, sévère grand-mère Antoinette, un cœur de pierre, s’en empare littéralement et lui fait un sermon sur le fait que les nouveau-nés sont vraiment dégoûtants. Pas exactement la traditionnelle scène de nativité. Puis arrive une trâlée d’enfants. Combien ? Quinze, seize ? – on ne sait jamais exactement– auxquels la grand-mère lance des morceaux de sucre et sur lesquels elle cogne pour les tasser comme s’ils étaient des poulets ou des cochons.

Suit une joyeuse équipée à travers la violation de tous les symboles religieux imaginables. Des parents anti-littéraires et étroits d’esprit, un clergé diabolique, des adolescents voleurs, des religieux horribles, des génies tuberculeux, des suicidés pendus à des arbres, la faim et le froid incessants, des filles tirées des couvents pour être amenées au bordel, pendant que la grand-mère arrête des décrets et jette des sorts comme Cruella d’Enfer. Ce banquet de la subversion est donné dans une langue énergique, leste, toujours au bord de la perte de contrôle, mais maintenant toujours ses propres et précises modulations. Une saison dans la vie d’Emmanuel a consolidé la réputation de Marie-Claire Blais dans le monde, en même temps que le roman scandalisait un bon nombre de personnes au Québec.

Comment résumer un tel parcours ? C’est presque impossible. La richesse, la diversité, l’intensité sont singulières dans la littérature québécoise, ou dans la littérature canadienne, en fait dans toute littérature. Marie-Claire Blais est sui generis, elle n’appartient à aucune clique, n’adhère à aucune religion exceptée celle d’exploratrice perpétuelle de l’art. « Le vent souffle où il veut, tu en entends le bruit, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour quiconque est né de l’Esprit », dit Jésus (Jean 3:8), et il en a toujours été ainsi avec Marie-Claire Blais. Elle a suivi son esprit, et le résultat est son œuvre. Il est impossible d’imaginer notre littérature sans elle.

Traduction: Anne-Marie Régimbald


Margaret Atwood est écrivaine.


Texte publié dans Liberté n° 312. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.