Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
Ce qui refleurit sous les larmes

À l’heure où l’on parle sur plusieurs tribunes d’une renaissance du féminisme québécois, où la lutte a été remise à l’ordre du jour, où les manifestations, livres, forums et blogues militants se multiplient, quelle place accorder à la colère des femmes ?

De très jeunes femmes que la société voudrait poupées dociles hurlent dans les rues, dénoncent sur la place publique, se moquent des puissants – insolentes parmi les insolentes, mais elles connaissent pourtant la peur du ridicule. «Il ne saurait y avoir de féminisme […] sans hystérie, sans ce féminin de la démesure, dionysiaque, si proche des bacchanales. L’archaïque démesuré, celui qui fut toujours montré du doigt et relégué aux oubliettes de l’histoire et de la philosophie [doit être] ramené au cœur du politique», écrivait Catherine Mavrikakis en 2014, dans Diamanda Galás, guerrière et gorgone. Les jeunes femmes sont-elles parvenues à assumer cette démesure ? Ressentent-elles enfin leur colère autrement que comme corps étranger et inconfortable ? Celles qui s’entêtent à crier n’ont-elles pas peur, quelquefois, d’être punies ? 

Ce poids qui pèse sur la colère, la littérature québécoise des femmes en trouve des traces inaugurales dans La chair décevante de Jovette Bernier. Quand le roman paraît dans la collection «Les romans de la jeune génération», en 1931, l’éditeur Albert Lévesque tente de prévenir le scandale littéraire en affirmant dans un communiqué de presse qu’il s’agit d’une œuvre moralisatrice. À sa suite, une critique, Franceline (pseudonyme de Marie-Jeanne Saint-Denis), affirme que La chair décevante «fera œuvre utile en secouant les jeunes imprudentes». Une mère célibataire ayant élevé son enfant malgré l’opprobre, et refusant de renoncer à ses désirs et à sa sensualité; un fils s’apprêtant à épouser sa demi-sœur sans connaître le lien filial qui les unit : le livre a tout pour choquer et, malgré les précautions de Lévesque et l’appui de certains journalistes, les représailles de la critique ne tardent pas. Étonnamment, la colère qui guide le récit ne retient pas l’attention des commentateurs, qui s’insurgent principalement contre la transgression sexuelle commise par la protagoniste, Didi Lantagne. De l’écriture agressive de Bernier, de ses phrases lapidaires et accusatrices, on ne dit presque rien. Mais «l’imprudence» qui est soulevée concerne-t-elle seulement l’interdit du désir des femmes et d’une sexualité hors mariage ? Pour nous, contemporaines, l’imprudence de Didi, qui la fait sombrer dans la folie, a peut-être aussi à voir avec cette rage diffuse qui mène le roman vers sa fin tragique. N’a-t-on pas intérêt, en 1931, à dissuader les lectrices de se livrer à la révolte et à l’excès ? 

«C’est bon ce qui refleurit sous les larmes», affirme Didi Lantagne au début de La chair décevante, alors qu’elle est sur le point d’épouser l’homme qui sauvera son honneur et celui de son fils : les plaies de l’humiliation qu’elle a vécue ont été pansées, laisse-t-elle entendre. Pourtant, les larmes envahissent le roman, empêchent la progression de l’intrigue: Didi dévoile par bribes le secret de sa maternité scandaleuse et omet certains détails de son passé, vouant son récit à la répétition et au recommencement. Là où le discours refuse d’avancer et où l’histoire se répète, les larmes surgissent : Didi pleure pour éviter de tout dire, de tout raconter. Ses larmes, qu’on pourrait croire paralysantes, coulent pour retarder le moment où elle éclaboussera Jules Normand, père biologique de son fils et avocat prospère qui n’a jamais eu à subir les conséquences de cette naissance illégitime: «Ton fils vit. Il vit pour mon futur bonheur et pour ma revanche.» Didi pleure, mais surtout elle rumine et ressasse. Elle pleure, mais ses larmes sont pleines de fiel: «Je peux pleurer. Je voudrais crier.» Ce qui refleurit, alors, c’est un immense désir de vengeance. Sous des larmes apparemment inoffensives, le texte est transformé en réquisitoire:

Sur vous, père apostat, la tache ne paraît pas: bourgeois généreux, bon père, époux sans reproche; avocat des causes perdues que tu fais triompher; de la fortune, grand train de vie, des amis; des fillettes qui vous tendent les bras quand vous paraissez; une femme fidèle que vous embrassez la dernière.

La tache ne paraît pas.

On voit là l’écho des pleureuses antiques dont parle l’historienne Nicole Loraux dans Les mères en deuil: les larmes de ces mères sont menaçantes parce qu’elles suggèrent une possible «explosion de fureur». Pas surprenant que Didi transforme son affrontement avec Jules Normand en scène de procès. Elle se présente devant lui voilée, sa colère anonyme, pour le pousser, lui, l’avocat, à s’accuser de lâcheté: «Je descends sur mes traits ma voilette vieillissante […] J’ai joué mon rôle, pour en venir à la vérité.» Comme l’a déjà souligné Lori Saint-Martin dans Le nom de la mère, le déroulement invraisemblable, voire caricatural de cette rencontre suffit à faire exploser la violence contenue dans l’intrigue: Normand succombe à une crise cardiaque le lendemain et Didi est tenue responsable de sa mort; on lui fait subir à son tour un procès qui la rend folle. De cette vengeance ratée, de l’enchaînement tragique et invraisemblable des événements surgit l’excès. Au lieu d’une maladresse narrative, il faut voir la fin de La chair décevante comme une tentative d’inscrire dans le texte ce que Mavrivrakis nomme «archaïque démesuré»: une énergie étrange, incompréhensible, et pourtant immensément dangereuse. Littéralement voilée, la colère explose pour être vite repoussée aux marges du texte: voilà ce qu’on réserve aux imprudentes qui s’entêtent à crier et à réclamer justice.

La vengeance de Didi Lantagne avorte, mais elle assure la contemporanéité de l’œuvre de Bernier. Elle nous parle, encore aujourd’hui, parce qu’elle exhibe la menace qui plane sur la colère des femmes, et les formes risquées que celle-ci doit emprunter pour être entendue. Se faire justice soi-même quand les lois des hommes sont inefficaces et ne peuvent rien pour protéger, étaler sur la place publique une vérité qui n’est bonne ni à dire ni à entendre, voilà l’audace des imprudentes qui s’entêtent encore à crier. 


Texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.