Avancez en arrière ! Quand le progrès tourne à la catastrophe
315 | printemps 2017
Ce que nous dit le monstre de Victor Frankenstein

Chapeau: 

La psychanalyste Monette Vacquin s’intéresse depuis une trentaine d’années aux liens entre inconscient et science, de même qu’entre raison et symbolisme. À l’occasion de la parution de Frankenstein aujourd’hui. Égarements de la science moderne, une édition augmentée d’un ouvrage publié une première fois en 1989, nous l’avons rencontrée.

Liberté : Comment en êtes-vous venue à écrire un livre sur Frankenstein, et pourquoi en présenter une édition augmentée aujourd’hui ?

Monette Vacquin : C’est un peu par hasard que je me suis retrouvée à m’intéresser à ce mythe et à son auteur, Mary Shelley. Dans les années 1980, la revue Autrement préparait un numéro sur le thème de la mère et m’a demandé un texte sur la fécondation in vitro. On était alors au tout début de ce type d’intervention… Louise Brown, le premier bébé éprouvette, comme on disait, venait de naître en Angleterre en 1978. Et quelques années plus tard, c’était Amandine, le premier en France, qui voyait le jour. J’ai d’abord été étonnée que l’on s’adresse à moi pour un tel sujet, car, à l’époque, je n’en savais pas plus que le grand public. Mais après m’avoir expliqué qu’ils cherchaient justement un regard extérieur, les gens de la revue m’ont aisément convaincue. J’ai ainsi pris contact avec René Frydman et Jacques Testart, les deux scientifiques ayant mis au point la technique de fécondation in vitro en France, et je suis allée passer quelques semaines à Clamart, à l’hôpital Antoine-Béclère, où était née Amandine.

Et qu’y avez-vous découvert ?

M. V. : J’ai immédiatement été divisée. Les rencontres avec les couples stériles, qui se rendaient là pour satisfaire leur désir d’enfant, étaient très touchantes, émouvantes. Bouleversantes même, dans certains cas. Pourtant, une fois seule dans ma voiture, tandis que je m’éloignais de l’hôpital, j’avais bien l’intuition qu’au-delà de cette envie tout à fait respectable d’avoir un enfant, ce qui se passait à l’hôpital révélait une autre réalité. En effet, toutes les femmes qui se rendaient à cette clinique n’étaient pas stériles, loin de là. Du coup, découvrir un palliatif à la stérilité n’était peut-être pas le seul objectif en jeu. Bref, plus j’allais à Clamart, et plus je me questionnais. Si l’humanité désexualisait l’origine, l’affaire était d’une autre ampleur que le contournement des stérilités tubaires… L’externalisation de l’embryon, associée aux progrès génétiques, ouvrait des perspectives complètement inédites dans l’histoire humaine. Nous nous retrouvions ainsi à être la première génération ayant le pouvoir de stocker sa descendance, de la congeler, d’en modifier les caractères… et j’avais peur. J’avais peur de ce nouvel espace de pouvoir, sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Que devient la démocratie, par exemple, dont le principe est la séparation des pouvoirs, quand le pouvoir s’étend à la modification de l’espèce… Et puis, évidemment, d’un point de vue psychanalytique, l’origine sans le sexuel relève de fantasmes vieux comme le monde. Il suffit de penser à tous les fantasmes infantiles gommant notre ancrage dans le sexuel : c’est la cigogne qui m’a amenée, on m’a trouvée sous une rose, un chou, mon père est le Saint-Esprit, ma mère est vierge, etc. J’ai donc voulu me plonger, pour aborder la fécondation in vitro, dans ces questions, dans ces fantasmes d’une origine hors sexualité. J’aurais très bien pu lire un tas de choses, le Golem par exemple, mais j’ai choisi de lire Frankenstein. Le livre de Mary Shelley m’apparaissait essentiel, car si la figure de Frankenstein, enfin, du monstre qu’il a créé, a été portée, grâce au cinéma et à la culture populaire, à la connaissance de tout le monde, peu de gens ont lu le roman dont toutes ces adaptations sont tirées. Peu de gens, aussi, ont connaissance des circonstances dans lesquelles Mary Shelley a écrit son ouvrage. Pourquoi et comment lui est venue cette vision terrifiante, devenue un véritable mythe moderne, d’un être vivant construit à partir de cadavres ? Frankenstein avait cela d’intéressant, et de fort rare, qu’il permettait de comprendre comment naît un mythe. Mary Shelley tenait un journal, avait une œuvre. On croule sous les informations à son sujet : elle était la fille d’un philosophe radical et athée, William Goodwin, et de Mary Wollstonecraft, la pionnière du féminisme, elle fut la compagne puis la femme de Shelley, l’amie de Byron, etc. Cela aussi, en tant que psychanalyste, me fascinait. Il va sans dire qu’avec les mythes de l’antiquité, une telle archéologie est impossible. 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 315. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.