Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
Avant, devant et après Kafka

Chapeau: 

L’incapacité du droit, cette « absurde sciure de bois », à signifier la réalité.

En 1894, alors que Vienne était encore capitale de l’empire austro-hongrois, les dirigeants de son université confièrent à Gustav Klimt le contrat de trois tableaux devant orner le plafond de son grand hall. L’un devait représenter la Faculté de médecine, un autre la Faculté de philosophie, l’autre enfin la Faculté de jurisprudence, renommée au cours du XXe siècle Faculté de droit. La commande stipulait clairement que les œuvres devaient rendre hommage à l’esprit des Lumières qui animait depuis plus de deux siècles l’université et ces trois facultés. Mais entre 1894 et 1900-1901, moment où Klimt dévoile ses deux premières toiles, le peintre a changé et ses œuvres ne reflètent plus la vision de ses premiers croquis. Philosophie et Medizinmontrent en effet dans un décor flou, voire onirique, des corps tantôt souffrants tantôt lascifs enchevêtrés dans ce qui semble être le sombre magma des tourments de la vie et de l’esprit humain. Dépeignant la science et la raison sous l’emprise de forces plus grandes qu’elles-mêmes, les tableaux font scandale et, rapidement, comme c’est souvent le cas en pareille situation, la grogne populaire gagne le Parlement sous la forme de pétitions réclamant qu’on retire à Klimt le contrat des tableaux de l’Université de Vienne.

Aussi, lorsque commence le travail sur le canevas réservé à la jurisprudence — cette source de droit constituée au fil du temps par les décisions des juges et tribunaux —, Klimt sait son ouvrage condamné à ne décorer le plafond d’aucun grand hall et ne respecte plus rien de la commande originale. De ses premiers dessins datant de 1898 et représentant une Justice transperçant ses ennemis de son épée, ne reste plus qu’une Justice devenue distante et un monstre tentaculaire dont on ne sait plus réellement s’il est ennemi ou prolongement du bras armé de l’État à la source du droit représenté. Au centre du tableau, peint des couleurs de l’armée impériale, se tient un homme faible et nu, soumis au supplice d’une pieuvre monumentale. Autour d’eux, trois furies animent la scène d’une série de lignes noires qui les relient et rappellent les mouvements d’une mer agitée. Et, déclassées dans le tiers supérieur de l’ouvrage, Justicia (la justice), Lex (la loi) et Nuda Veritas (la vérité nue) apparaissent, totémiques, dans une indifférence et une distance considérables auxquelles seule la curiosité de la foule peinte à leurs pieds semble faire contrepoids. En ceci, contrairement à une longue tradition de figurations idéalisées d’une justice incarnée et légitimée par la raison d’État, Klimt donne à voir une représentation du droit qui laisse toute la place au rapport que l’ordre juridique peut entretenir avec ses victimes : « pieuvre », en allemand, peut notamment se traduire par le mot Polyp, qui servait également à désigner dans le jargon populaire un policier (Polizei/Polyp) ou toute autre figure armée de l’État. Et c’est ainsi que la violence commence, dans la Vienne d’un XXe siècle encore jeune, à envahir l’espace autrefois occupé par la Justice, qui, elle-même, se voit sémantiquement reléguée à l’arrière-plan dans un rôle abstrait, figé et volontairement posé à distance. La loi de Klimt ne s’interpose plus entre le droit et les corps : elle se retire dans son abstraction.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.