Avancez en arrière ! Quand le progrès tourne à la catastrophe
315 | printemps 2017
Avancez en arrière - Présentation

L’envie d’aborder la notion de progrès m’est venue d’un entretien avec le philosophe Bernard Stiegler, vu par hasard sur YouTube un après-midi de désœuvrement. Je n’avais strictement envie de ne rien faire ce jour-là. Surtout pas de fournir l’effort capable de m’arracher à mon apathie. C’est pourquoi, j’imagine, le gros plan du visage de Stiegler en train d’affirmer avec véhémence : « Personne n’a confiance en l’avenir. Absolument personne! » m’a fait un effet bœuf. 

L’impression m’est restée en tête deux, trois jours. Assez pour me mettre à rechercher un article sur la classe moyenne, lu je ne sais où je ne sais quand, dans lequel des hommes et des femmes interrogés sur la façon dont ils envisageaient l’avenir de leurs enfants s’avéraient incapables de l’imaginer radieux. N’ayant pas retrouvé le texte, je le relate de mémoire, mais le journaliste précisait que les études similaires effectuées au cours des années 1950, 1960 et 1970 avaient un tout autre son de cloche. La progéniture, c’était alors entendu, se révélait gorgée de bonne fortune. À n’en pas douter, elle vivrait bien mieux, la chanceuse.           

Le plus fascinant dans ce texte-là était la résignation des interviewés. Non seulement le pire approchait à grands pas, mais, vraisemblablement, à l’instar du progrès, on ne l’arrêterait pas. Aucun d’eux ne concevait, c’était flagrant, son mode de vie, son travail, ses efforts, ou même son désarroi comme une façon de contribuer à la suite du monde. Ils semblaient, pour la plupart, convaincus du contraire. Pourtant, vivre d’une autre façon, ou seulement imaginer ne pas vivre comme ils le faisaient, avait de l’air inenvisageable. C’en était pratiquement risible : personne ne croyait au progrès, c’est-à-dire au rêve voulant que de l’innovation technique découle, comme par magie, toutes les améliorations sociales, mais tous vivaient comme si.

C’est pourquoi je ne peux imaginer la catastrophe aujourd’hui à l’œuvre dans le monde autrement que sous la forme d’un rétrécissement, d’un amenuisement. À la manière des ressources dites non renouvelables, notre conception, si ce n’est notre perception du monde, de la vie et de la condition humaine semblent, elles aussi, s’étioler, se rabougrir, se débiliter – j’emprunte l’analogie à Annie Le Brun qui, dans son essai Du trop réalité, entre autres, la déploie de façon admirable. Tout comme on peut noter l’avancée de la fonte des glaces, la disparition à vitesse grand V d’espèces tantôt végétales, tantôt animales, on peut observer la déliquescence de nos imaginaires. La désertification ne menace pas seulement les terres arables. Elle s’attaque d’une façon tout aussi dangereuse et vorace à chacun d’entre nous. Notre imaginaire et notre parole sont ainsi désormais confinés dans un espace tellement restreint qu’ils ne peuvent plus générer autre chose que du pareil au même. Cette catastrophe est un bannissement; notre conviction de vivre en exil du possible, et un sentiment de fatalité ne peut bien sûr qu’en découler. Nous le sécrétons tous comme la plaie secrète son pus.

Il ne faut peut-être pas s’en étonner. Nos représentations du monde, les structures qui en découlent, finissent toujours par générer une dérive leur étant propre. De réponse au besoin de donner un sens à la violence tout comme à la démesure de la nature, le religieux a débouché sur la justification d’à peu près n’importe quel pouvoir en place, sans parler de l’inquisition ou des spéculations oiseuses sur le nombre d’anges susceptibles de tenir sur une seule tête d’épingle. La raison, heureusement, se dit-on aujourd’hui, nous a arraché à ce genre niaiseries. Cela ne l’a pas empêchée de nous engoncer dans d’autres types d’atrocité, de servir elle aussi de justification à l’écrasement des plus petits par les plus gros tout en ouvrant la voie à de nouvelles dimensions de la bêtise. Tout cela sous prétexte d’enfin contrôler cette même violence, cette même démesure qui, à l’aube de l’humanité, nous ébahissait en nous effrayant.

Cette violence, cette démesure, aujourd’hui, c’est nous. Ce sont nos lois. Les impératifs commerciaux auxquels elles sont bêtement aliénées. Cela non pas pour dire que toutes les structures s’équivalent, mais que, comme les mots, le langage, ils sont à la fois remède et poison. Leur accorder une foi aveugle, c’est-à-dire les considérer comme aussi véridique qu’immuable est la pire des tendances.

Parlant de langage, le mot et la notion d’athéisme, tel que nous les entendons aujourd’hui, c’est-à-dire l’affirmation de l’absence de dieu, n’existaient pas au moyen-âge. Autant dire qu’alors, l’absence de dieu ne se pensait pas. Ce ne sont ainsi pas l’innovation technique qui nous sortira du cadre désormais mortifère dans lequel nous nous débattons, mais l’inventivité, la plasticité de la parole.

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Je me suis dernièrement replongé dans le troublant La supplication de l’auteure russe Svetlana Alexievitch dans lequel elle a recueilli les témoignages de ceux et celles ayant connu de près l’accident nucléaire de Tchernobyl. À l’orée de ce dossier, il me semble judicieux de vous laisser sur cet extrait : « Les gens ne comprenaient pas. On les préparait à une guerre nucléaire, mais pas à Tchernobyl… » 


Texte publié dans Liberté n° 315. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.