Repenser la souveraineté
310 | Hiver 2016
Aucune épiphanie

Chapeau: 

Dans une langue à la fois classique et atypique, Maxime Raymond Bock fait le récit d'une transmission désespérée.

Qui a lu les nouvelles d’Atavismes, publié en 2011, reconnaîtra encore ici le penchant de leur auteur pour les récits couvrant large en matière d’histoire et de géographie des Amériques. La novella, troisième titre de Bock, arpente notre double continent et recule jusqu’aux années soixante-dix. On s’y promène entre tropical et nordique, jungle, forêt laurentienne et espaces urbains, au fil du récit de la vie d’un écrivain raté par un narrateur lui aussi écrivain, entreprise à vue de nez casse-gueule. 

Il y a du sillon de canot dans cette première tentative à se mouler à une forme plus longue, une manière de ne pas appuyer sur les évidences du réel, de fréquenter la traque de terre, la rue boueuse, le sentier qui se perd dans un boisé. Comme un poème, on doit relire le texte entier pour arriver à en entendre clairement la musique et y prendre un plaisir qui est celui de la reconnaissance. Le récit nous transporte vite, depuis Saint-Donat, à cinq heures et demie en carriole à chevaux au nord-ouest, dans un espace étouffant, un chantier, un camp de bûcherons, qui donne sur un autre totalement ouvert, la forêt boréale. «En frottant les chaudrons et en désossant des masses de viande», Robert Lacerte alias Baloney, né le 18 novembre 1941, quatorze ans, voit son ami Denis recevoir un paquet qui scellera son destin, «gros comme une boîte à musique» et contenant une quinzaine de recueils de poètes canadiens-français, une centaine de feuilles, des crayons de plomb.

Mais la novella de Bock n’a rien du conte initiatique. Si Alain Grandbois, Gilles Hénault, Saint-Denys Garneau et Anne Hébert marquent pour Baloney l’origine de sa manie de gribouiller le papier, les calepins, les napperons de restaurant, le derrière des factures, n’importe quoi, le narrateur, qui rencontrera dix-huit mois avant sa mort un homme n’étant déjà presque plus qu’un fantôme, tente de réveiller une vie dont «la boucle fondamentale» est devenue immuable. Normalement, une existence passée à perdre son temps à écrire, sinon passée entre le juke-box et la machine à peluches qui en faisaient le quotidien, aurait dû passer inaperçue, Lacerte n’ayant de son vivant publié que trois brochures. 

Mais l’écriture invente. Si, dans Rosemont de profil (2013), Bock, à travers un autre duo, formé de deux amis d’enfance qui se retrouvent une fois adultes – et dont l’un, tiens donc, en est le narrateur –, explorait la voie du souvenir, de ce que le souvenir fait subir à la conscience malheureuse, franchissant dans Atavismes un pas de plus dans l’invention, l’auteur tente de reconstruire un passé qui n’est pas à soi, le passé d’un autre dans un temps que l’on n’a pas vécu. Rosemont de profil faisait preuve de la même précision dans l’insistance à nommer et à décrire les lieux où l’on se trouve, cette fois pour parler des changements que le temps y a opérés, et dans une fin expressionniste qui remet les pendules à l’heure, Bock s’y moquait impitoyablement de la faculté de se souvenir, qui magnifie le passé. Dans la longue nouvelle de 2013, c’est dans les ruelles, son territoire de prédilection, «limbes où la réalité est suspendue», «parmi les sacs d’ordures, les pneus crevés, les balles de tennis perdues et les éclats de verre» que le narrateur anonyme retrouve enfin le mensonge total d’un passé intact.

Le nouveau récit va encore une fois du côté du sale, de l’imparfait, trouve complètement sa voie entre l’extérieur ouvert comme une blessure et l’intérieur de la blessure, entre le terreux, les humeurs, la sueur, la nourriture et les déjections, qui sont autant d’«occurrences de forces camouflées», scellant le destin de Baloney, qui, mauvais poète et mauvais vivant, a tout faux, mais sait-on jamais, on ne doit pas se moquer de «la possibilité de la littérature», d’où le récit qui lui est consacré. «On n’entre pas sans péril dans la vie d’un autre, si insignifiante soit-elle», nous prévient le narrateur.

Les marges à l’intérieur desquelles s’inscrit le récit – absence de dialogues, utilisation de l’imparfait, phrase qui ne pose jamais – sont les marques d’une écriture à la fois classique et atypique, où le lexique complètement québécois répond à une phrase détendue dans la forme et à un contenu tendu dans une désespérance féroce. On sent chez Bock une incroyable violence dans la voyance tendue à la limite par une langue sale qui danse bien droit, précise et ne bousculant pas la syntaxe, mais ne cessant pas de se chambouler, de débouler de l’intérieur, dans un contenu qui déborde les mots et dont ils transvasent le toujours trop-plein dans le récit de la non-aventure de Robert Lacerte, qui ne cesse pas de ne pas aboutir sur autre chose que de l’inutile. Son Robert est, c’est le narrateur qui le dit, «un sujet dont j’ai voulu faire un objet».

«Il était un fantôme au surnom de succédané, tellement diaphane qu’on voyait les globules blancs circuler dans ses mains, tellement diffus dans ses mots, même dans l’espace: il se déplaçait dans la fumée, on le percevait à peine à travers, le nuage sortait de sa tête comme un panache. Son appartement en était saturé. Les piles de feuilles et de calepins jaunes sentaient le cendrier refroidi, et les linges à vaisselle, sitôt mouillés, empestaient les bas portés deux semaines et imprégnaient les assiettes et les verres d’une odeur d’urine séchée.» Chaque phrase de Bock, pilonnée par la souillure, est aussi magnifiée par sa propre musique.

Le héros comme le narrateur circulent dans le réel de manière fantomatique, ils ne sont pas des nombres entiers, ils existent comme des souvenirs d’enfance, ils déambulent, ils somnambulent en pleine matière, même en plein jour le récit est nocturne. Tôle, bois pourri ou pas, glaise et boue, cuir et peau plissée, sperme, sang, vomi et leurs odeurs, ça sent beaucoup chez Bock, on est dans l’humeur et l’animal. L’animal entend, voit, il est dans la perception subtile, dans le flou et l’éblouissement, la perception tordue qui fait entrer dans l’inutile essence: «Robert a fermé et rouvert les yeux pour comparer les obscurités. Elles étaient les mêmes dedans et dehors. Il s’est frotté les yeux. Ses globes oculaires lui ont paru durs sous la pointe de l’index, des éclairs nerveux ont sautillé sur sa rétine, et il a continué d’appuyer sur ses yeux clos quelques secondes pour la curiosité de voir, dans les ténèbres, des cercles rouler à gauche quand il les induisait à aller à droite.» 

La langue dure de Bock maltraite les corps, mais pas plus, a l’air de nous dire l’auteur, que le climat, vacarme de la foudre, colonnes d’eau sous forme de mitraille auxquelles il expose des hommes exténués, pas plus que le passage du temps, pas plus que ses semblables, dont l’un meurt par balle. «On ne reconnaissait pas le visage masqué par la boue, des mottes se mêlaient à la barbe, la saleté recouvrait le torse, il était impossible d’y trouver de trou noir, de sang, d’entrailles, de restes de digestion d’os de lumière ou d’espoir.» La justification de faire mourir les personnages, de mort violente ou pas puisque la mort est toujours violente, sous-entend Bock, se trouve inscrite dans la machine textuelle même, dont on a l’impression, à force de lire et de relire, qu’elle est non seulement la seule survivante, mais le seul être vivant, toutes dents dehors. 

On pourrait croire au récit de voyage, mais non, le déplacement spatial d’un Robert Lacerte encore jeune n’est qu’une autre manière de jouer les illusionnistes, de varier le lexique, de changer le tempo du récit, sans pour autant que quoi que ce soit en Robert Lacerte bouge d’un iota; le demi-homme demi-écrivain restera tel qu’en lui-même jusqu’à ce que le cancer l’ait achevé dans la soixantaine. Des costauds chargés de vider son appart lanceront simplement son œuvre par la fenêtre du boulevard Langelier dans le conteneur de la cour. «Je suis resté longtemps à regarder les feuilles débouler dans la rue, les cahiers presque s’humecter des premiers flocons lents et isolés. Une dame s’est arrêtée, intriguée par l’amas, en a tiré un calepin et l’a feuilleté, l’a remis par terre, s’en est allée. Quand je l’ai vue, de dos, lever les épaules, j’ai été frappé par l’outrage qui se produisait là. Un outrage à la mémoire d’un homme, certes. Mais aussi, peut-être, ai-je redouté, à la littérature, à la possibilité de la littérature.»

On pourrait croire que la langue, l’animale, n’est jamais aussi heureuse qu’en liberté, et il y a un peu de ça chez Bock, la nécessité de se sentir à l’air libre, sans murs entre lesquels inscrire le récit. Mais être dehors, c’est subir les accidents de terrain, se rendre compte qu’on n’est pas soluble même sous la cascade ou le déluge, pas enfermé, soit, mais le temps file encore plus vite dehors. L’homme erre dans un Centre-Sud montréalais dérisoire dans son histoire, entre la vanne à poèmes, Les Éditions Gratte-Q, le Bar salon le Nul-Part et la caverne-librairie L’Incunable, rue Ontario. Et ça n’est pas parce qu’on se déplace qu’on déplace quelque chose en soi, entre le camp de bûcherons et l’hacienda péruvienne, le road trip en Valiant dans les Adirondacks qui devait durer trois semaines et se termine en virée sud-américaine, le climat, le lexique et la manière changent, mais pas les hommes. Leurs cauchemars les suivent, l’idée de l’errance n’est pas tant de les faire se déplacer que de leur faire habiter des abris provisoires, cabanes mal ou surchauffées, étables, appentis, pavillons de ferme, lieux de passage où l’on est vulnérable, exposé, comme on peut le dire d’un cadavre. On vit mal et on meurt, mais ça n’empêche pas, comme l’écrit le narrateur à la sortie, d’essayer par les mots d’arranger quelque chose.


MAXIME RAYMOND BOCK
Des lames de pierre
Le Cheval d'août, 2015, 104 p. 


Texte publié dans le numéro 310 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.