Tous banlieusards
301 | Automne 2013
Anne Hébert hors les murs

L’idée est née d’une blague cabotine : et si nous tentions de mesurer la distance qui nous sépare des oeuvres du passé, tel un automobiliste prudent qui vérifie ses angles morts ? Peut-être y apprendrions-nous que les objets dans le rétroviseur sont plus près qu’ils ne le semblent.

Dans la dernière année, la question de la culture générale a donné lieu à de vives discussions sur la place publique. Il nous est apparu que ce débat sentait parfois le fond de curé, la nostalgie du collège classique, et possédait quelques relents de « mort de la grande culture ». Entre nous, on va se le dire : la culture n’est pas morte, quand bien même certains mauvais esprits penseraient le contraire. Vrai, il est ardu de circonscrire les contours d’une culture partagée par tous. Mais depuis la création de ce cahier critique, il y a un peu plus d’un an, nous avons remarqué que nos collaborateurs interrogeaient toujours leur époque à la lumière de leur connaissance du patrimoine artistique québécois. Est-il possible de faire autrement ? Est-il possible d’être engagé dans son présent tout en étant totalement amnésique ? Nos auteurs abordent l’actualité culturelle en cherchant à séparer le bon grain de l’ivraie, à dégager les oeuvres signifiantes, et ce tri constitue déjà la formation d’une culture commune, traçant les contours d’une communauté.

L’idée d’ajouter une annexe où nous reviendrions sur des oeuvres du passé n’a donc rien de nostalgique. Elle vise plutôt à conjuguer au présent les enjeux du passé. Le versant le plus politique de cette idée consiste à refuser l’imposition d’une lecture univoque de notre héritage. Dans sa version plus ludique, il s’agit de se demander ce que nous penserions de nos « grands classiques » si on les découvrait par hasard, sur une table de librairie. Dans les deux cas, l’exercice mène à refuser la sclérose. Comment ces classiques peuvent-ils nous aider, parfois mieux que les livres plus récents, à comprendre notre époque ? Est-il possible de les regarder franchement, avec suffisamment d’aplomb pour ne pas reproduire les lieux communs à leur égard, et sans volonté ni de canoniser, ni de casser du père ?

Pourquoi inaugurer le « Rétroviseur » avec Anne Hébert ? D’une part, il nous semblait qu’elle jouit d’un tel prestige institutionnel qu’il devient un peu difficile de la lire hors des ornières scolaires. De plus, contrairement à d’autres « grands auteurs » québécois, il nous apparaît plus difficile d’identifier avec précision la postérité de son oeuvre chez les plus jeunes. Il nous semblait aussi, peut-être à tort, que la violence et la puissance de son travail étaient souvent escamotées au profit d’un vernis de terroir ou d’un romantisme de pacotille. Nous avons demandé à quatre écrivains – et pas les moindres ! – de casser la glace. Ils ont largement dépassé nos attentes et ont signé des textes singuliers et engagés qui redonnent un lustre à l’oeuvre d’Hébert. Pour tout dire, ça donne follement envie de replonger dans ces beaux livres obscurs.