Repenser la souveraineté
310 | Hiver 2016
Anesthésia!

Chapeau: 

Enfermé dans le présent, nous ne pouvons plus rien promettre.

C’est un chiot de trois mois tenu en laisse. Ça ne lui plaît pas. Il fait sa grève du tas. Son maître tente de lui expliquer la vie en lui ébouriffant les poils. Le chiot reste mort. Je fais part au maître de ma sincère admiration: «— Il est bien souverain, celui-là! — Un berger belge, me dit le maître, c’est comme ça, têtu, mais il apprendra, et dites-moi donc, madame, tant qu’on y est, vous n’avez pas l’impression qu’il y a de plus en plus de Français dans le coin? — Il me semble qu’il y a surtout de plus en plus d’anglophones. — Mais ça, ce n’est pas une impression, c’est un fait, me dit l’homme, mes propres enfants, ils ne parlent plus que l’anglais, c’est une affaire d’une dizaine d’années et ce sera terminé, le français, c’est bien pourquoi je trouve si bizarre qu’il y ait de plus en plus de Français dans le coin. — Je crois que ce sont les échanges économiques au sein de la francophonie qui amènent ces Français.» Le chiot berger belge bondit et aboie à toute force vers le vieux beagle chassieux qui s’amène. Le beagle doit être sourd. Il passe sans même branler la queue. Le chiot est fou de rage. Le maître le gronde en l’ébouriffant à nouveau, c’est sa méthode: «— Tu aurais aimé discuter avec lui, hein? puis, s’adressant à moi, qu’est-ce que c’est, le sein de la francophonie?» Bon, il voulait se foutre de ma gueule. J’ai laissé la question glisser dans l’air avec les nouvelles feuilles mortes. J’ai récité intérieurement mon Nietzsche: Dresser un animal qui puisse promettre, n’est-ce pas le véritable problème de l’homme? J’y aurais réfléchi quelques minutes si mon attention n’avait pas été happée par le double impératif collé sur la borne du parcomètre: Méfiez-vous… Payez à distance.

[...]


Extrait du texte publié dans le numéro 310 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.