LITTÉRATURE – Le coût du consensus

Maxime Olivier Moutier, L’inextinguible, Hamac

Maxime-Olivier Mouthier, L'inextinguible, Hamac, 2018.

« Je crois que le roman est terminé, tout comme l’art classique ou l’art moderne sont terminés. Il n’y a plus de raison de faire cela. Sinon pour plaire aux lecteurs qui souhaitent se divertir, s’évader ou passer un bon moment. » C’est sans doute sur la base de ce type de propos que plusieurs ont lu le recueil d’entretiens avec Maxime Olivier Moutier comme un leurre. « On peut mentir en littérature. Dans un couple ou en politique, on ne peut pas. Pas sans conséquences du moins. » Est-ce que Moutier a inventé Paula Singer, cette diplômée de HEC qui mène les entretiens de L’inextinguible en compagnie de son amie Sophie Galarneau, étudiante en littérature à l’Université de Montréal et féministe? On est en droit de l’imaginer. Pourquoi? Parce que l’auteur est un des premiers représentants de l’autofiction de la littérature québécoise. Parce que la collection Hamac est, nous dit-on, « entièrement consacrée à la fiction », qu’elle propose des textes « qui brillent par leur qualité littéraire ». Et parce que le nom de l’intervieweuse est un pseudonyme. Si l’auteur avait voulu s’inventer des antagonistes, lui qui cherche à écorcher l’idéologie capitaliste et certains discours féministes, il n’aurait en tout cas pas trouvé mieux. C’est ce type de soupçon qu’éveille l’anonymat de Singer qui, depuis sa page Facebook promotionnelle, se plaint d’être réduite à l’état de personnage par les critiques. Enfin, Moutier ne serait pas le premier à jouer sur ces registres; on pense tout de suite à Interview de Christine Angot ou à Lunar Park de Bret Easton Ellis. Certains ont même cru que la journaliste du Devoir qui assénait à l’ouvrage une sévère note d’une étoile en le qualifiant de « ratage général » et de « comédie insignifiante » avait elle aussi été inventée. Il faut dire que son geste redoublait parfaitement celui de Galarneau, qui se retire de l’une des rencontres dans un accès de colère, irritée par les propos controversés de l’auteur : « J’en ai assez, Maxime Olivier! Vous êtes vraiment un… criss de con ! »

« C’est peut-être même ce que l’on invente autour de l’œuvre et du personnage que je suis devenu […] qui fait l’œuvre en tant que tel », énonce Moutier dans l’ouvrage. À vrai dire, on fait vite le tour de cette question qui a parasité la réception immédiate de L’inextinguible. L’écriture et le travail sur la langue ne sont pas au cœur de ce projet qui se présente bel et bien comme le compte-rendu in extenso d’entretiens, entrecoupé, certes, de petits fragments où Singer livre ses pensées intimes à l’endroit de l’écrivain, son désir grandissant. Au gré de rencontres dans les restaurants et cafés montréalais, Moutier se confie d’abord sur son enfance difficile et peu à peu partage sa pensée sur le monde contemporain devant deux interlocutrices parfois irritées, touchées, ébahies, mais qui n’engagent jamais un véritable dialogue avec lui. C’est bien ce qui occupe la majeure partie du livre : la vision du monde de Moutier, campée dans l’actualité et notamment informée par le savoir psychanalytique. Et puisque l’auteur se montre publiquement déçu de n’être interrogé que sur le rapport entre la vérité et la fiction de ses textes, je prends le parti de lire L’inextinguible pour ce qu’il est : un texte d’idées.

Plus qu’un ensemble de concepts portant sur la sexualité, le désir, les symptômes, la psychanalyse propose dans sa pratique une éthique de l’écoute. Il s’agit de se pencher sur la singularité du désir d’un sujet en interrogeant la parole qui le porte, la texture de celle-ci. Le psychanalyste, du lieu de son fauteuil, s’efface : il interroge, écoute, repère et parfois interprète. « Un psychanalyste se doit d’être révisionniste », écrit Moutier, proposition à la fois provocante et judicieuse qu’il prend le temps d’expliciter afin de définir sa posture intellectuelle : « Révisionniste au sens terminologique. […] C’est-à-dire que devant l’histoire que l’un de ses patients lui raconte, il doit peu à peu inciter ce dernier à réviser ce qu’il dit, ce qu’il croit. Ce qu’il croyait, ou ce en quoi il a cru dur comme fer, et qui ne tient plus et dans quoi il s’était justement empêtré. Afin de peut-être y voir plus clair. Revoir autrement. Relire son histoire une deuxième fois. Ne serait-ce que pour en apprécier l’écart qui se créera alors entre les deux versions. Celle d’avant, puis celle soumise à la révision. » Mais le psychanalyste qui parle hors de son cabinet doit assumer sa propre parole et les valeurs qui l’orientent, ce qui peut étonner celles et ceux qui s’attendraient à le voir conserver, en public, une réserve. Sans réserve, donc, Moutier fait entendre sa voix, celle d’un écrivain marginal qui dit s’amuser de sa mauvaise réputation; la voix d’un homme qui manifeste une empathie et un intérêt surprenants pour certains discours d’extrême droite (Dieudonné, Alain Soral, Jean-Marie Le Pen), non pas dans le sens d’une adhésion idéologique, apparemment, mais dans un désir d’écoute, celui d’analyser à la source des discours qui sont rejetés sans appel et sans travail par la foule. Moutier aime ce qui bouleverse, et il reproche au passage aux prix littéraires de récompenser des livres « corrects » qui n’ont pas « une incidence grave sur les âmes ». C’est que l’art, selon lui, a la responsabilité de faire des trous dans la pensée unique, « [c]e qui est essentiel. Cela permet à l’oxygène de circuler. » L’image est efficace, mais on peut se demander si on respire tous le même air… Le projet de Moutier est de contester la « doxa », et s’il mérite notre attention, on est tout de même en droit de s’interroger sur sa conception de la pensée unique, assimilée tour à tour à l’individualisme contemporain et à la gauche bien-pensante.

L’individu contemporain consomme, animé par la croyance qu’il possédera enfin l’objet pour combler son désir. Évidemment, ça ne fonctionne pas. L’écrivain en a visiblement contre l’idéologie capitaliste, laquelle a bien compris que ce manque est payant. La psychanalyse s’intéresse autrement à ce manque, elle invite en quelque sorte le sujet à le reconnaître et à tourner autour. « Elle doit faire en sorte de l’ouvrir. […] [P]our vivre avec. Et dans le meilleur des cas, pour parvenir à s’en servir. » Il s’agit bien là d’une pratique subversive qui ne correspond pas à notre « gestion » contemporaine de la souffrance. « En ce sens, je ne crois pas au progrès. Je ne crois pas que les ingrédients conduisant au bonheur résident dans le progrès et les nouvelles inventions. » Cette perspective de Moutier l’amène à tisser des liens entre le capitalisme et le féminisme, le premier ayant selon lui profité du second. En sortant les femmes de la maison pour les inclure dans l’économie de marché, le capitalisme ne les aurait pas rendues plus puissantes, ni plus libres, mais asservies différemment. L’auteur avance que notre désir de nous épanouir par le travail peut être payant pour le système, mais finalement très peu pour les individus qui, eux, ne cessent de souffrir. La clé se situe dans le renoncement; il faut payer le prix des valeurs que l’on défend, nous dit Moutier, en assumer les conséquences. L’auteur donne en exemple la fondation d’une famille, qui nécessiterait le sacrifice incontournable et pratiquement impossible de l’un des parents, sacrifice auquel Moutier aurait consenti en demeurant à la maison pour élever ses enfants. Le dernier et seul combat à mener par les femmes pour atteindre l’égalité serait donc, à son avis, celui de l’équité salariale. On pourrait s’attendre à ce qu’un psychanalyste soit plus sensible à la question du désir, à une époque où l’on ne cesse de prendre acte du sacrifice que doit payer le corps féminin dans le corps social. « Je suis d’accord pour admettre que les femmes en chient. Mais tout le monde en chie », dit Moutier, qui n’en démord pas.

« J’ai un penchant pour les discours alternatifs et marginaux », avance l’écrivain, qui dit n’appartenir à aucune communauté, ni littéraire ni psychanalytique. « [J]’aime les gens que tout le monde déteste », « Je m’intéresse aux contre-discours ». On aimerait bien que l’écrivain s’intéresse davantage aux discours féministes actuels, qu’il réduit plutôt à une pensée unique à pourfendre, une ennuyante « pommade » que nous tartineraient les médias. « Il est désormais impossible de dire quoi que ce soit concernant les femmes, les Noirs, les pauvres ou les handicapés, sauf si c’est pour réitérer ce qu’il est convenu de dire à leur propos. S’en écarter risque de vous valoir l’opprobre de tous, mais peut-être même une ou deux mises en demeure. » Cette rhétorique douteuse avec laquelle Moutier place constamment le féminisme du côté des puissants nous amène à penser qu’il confond l’autorité relative que ces discours détiennent dans les milieux intellectuels et littéraires auxquels il appartient et celle qu’ils ont véritablement dans la société. Cette manœuvre lui évite évidemment – à tout le moins dans le cadre de ces rencontres – de se pencher sur le contenu de ces discours, car on les aurait de toute façon trop entendus. Si la pensée féministe a effectivement davantage de porte-paroles dans les grands médias qu’il y a dix ans, et il faut s’en réjouir, leurs prises de parole engendrent un lot de résistances dans la sphère publique que l’on ne peut pas nier. « L’Occident tout entier est féministe. Pour être gentil, il faut être féministe. » N’exagérons pas… On se lasse vite de ces nombreuses formules avec lesquelles Moutier se présente comme un mouton noir dont la parole serait rejetée, adoptant précisément la posture qu’il dénigre – « on ne tolère qu’une seule et même interprétation de la réalité », « on ne parlera que de ce passage », « il n’y a pour le moment dans notre société qu’une seule vision qui semble l’emporter », « il n’est plus possible de nos jours d’évoquer quelque valeur que ce soit, sauf celles de la modernité », etc. Moutier construit avec énergie une opposition qui le place comme un résistant face à l’hégémonie des discours, devant payer cher le prix de sa parole. Toute parole a un coût : c’est une idée familière au psychanalyste, qui préfère se commettre (à moitié, tout compte fait) que de payer un autre prix, celui du consensus, lequel « est de toute façon trop cher payé ». On peut refuser le consensus et faire briller ses idées en travaillant à construire des ponts entre les disciplines et les champs théoriques – compromis ne veut pas dire compromission –, et on se désole à plusieurs moments que Moutier, avec son ton frondeur, son désir de bousculer, sa rhétorique victimaire, ne travaille pas en ce sens.

 


Louis-Daniel Godin est stagiaire postdoctoral au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal.