Ces indifférents ouvriers

Les inondations de cette année me font penser à celles de l’an dernier quand, en Outaouais et dans les Laurentides, les crues ont monté, inondant les maisons.

Ils passent pour enivrés par leur char, leur caisse de douze et leur beau gazon. Le capital les immobilise sous le poids de l’inflation, cartes de crédit et marges hypothécaires. Jeunes et ou vieux, ces ouvriers et travailleurs sont pourtant ceux qui se sont pointés, humblement, avec leurs pick-up et leurs outils, par amour du prochain. Ils sont sortis d’un petit confort banlieusard duquel on les croit prisonniers. Cette course effrénée au petit argent n’est donc pas tout ce qui compte ? Ils ont entendu les sinistrés du réchauffement climatique et reconnu en eux des victimes du sort. Désintéressés, les voilà qui les sortent du marasme en sacrifiant leur temps et en leur donnant ressources, santé et sécurité. Ils plongent sans arrière-pensée leur beau camion astiqué la veille dans des mares d’eau et cloaques voisins. Ils ne cherchent aucune publicité et ne pensent pas à quelque honneur qu’ils pourraient tirer de ce geste. De leur petit confort, ils n’ont cure et leur prétendue suffisance matérielle se dissipe quand une occasion confère à leurs actions du sens. Les gens en détresse ne sont plus étrangers dès lors qu’on leur reconnaît le visage d’un voisin.

La solidarité a eu lieu humblement, là où on ne l’attendait pas. La majorité dite silencieuse et si incapable de faire valoir sa morale pourtant majoritaire, la voilà qui apparaît avec son indispensable force, et indépendamment de toute subjectivation politique. Paysagistes, éboueurs, gars d’asphalte, gars de toiture, gars de béton, fille de jardin pis fill’à maison, autres maudits chômeurs sinon BS sortent soudainement du vide sitôt qu’une occasion le permet. Les sacs de sable sont rapidement empilés devant les demeures menacées ; gens de Laval, Mirabel, St-Jérôme s’alignent comme les phrases d’un texte fait de gestes venus dire que l’humain peut être bon. Une cohorte de bénévoles a fait renaître un temps l’honneur de ces régions.


Simon Paré-Poupart est journaliste indépendant.