LITTÉRATURE – Des jeux de mémoire

Catherine Mavrikakis, Ce qui restera, Québec Amérique, 2017, 126 p.

Catherine Mavrikakis, Ce qui restera, Québec Amérique, 2017, 126 p.

Il y a des souvenirs qui nous collent à la peau, nous terrassent et nous emportent dans leurs sillons. Des souvenirs heureux ou des souvenirs troubles que l’on invente en les racontant. Le jeu sur la fiction du souvenir est au cœur même des deux premières œuvres de la nouvelle collection III de Québec Amérique, dirigée par Danielle Laurin, dans laquelle des auteurs sont invités à revisiter leur passé sur le mode du récit. III pour trois souvenirs, donc, dans lesquels se glisse peut-être ou peut-être pas une part d’invention, prévient-on en ouverture. Catherine Mavrikakis et Marc Séguin sont les deux premiers écrivains à se prêter au jeu.

Double jeu

Catherine Mavrikakis raconte un souvenir en apparence banal, un souvenir tragique et un autre dont elle ne se souvient pas. Dans Ce qui restera, le souvenir est lui-même compris comme une invention et l’écriture comme une tentative d’échapper à l’histoire que père et mère ont fabriquée pour soi. Dès lors, l’écrivaine nous offre une voix qui refuse d’assumer l’autorité du récit de son passé, cette « bête féroce » indomptée et indomptable. « Trois souvenirs semblent dire chacun un mot sur celle que je suis devenue, sur celle qui a échappé à son destin et a su s’en inventer un autre. » C’est sous le signe d’une singulière hésitation que s’élabore ce très beau texte.

Marc Séguin répond lui aussi à l’appel de Danielle Laurin avec Les repentirs, texte où la distinction entre la vérité et la fiction du souvenir n’est pas l’objet d’un discours livré aux lecteurs et lectrices, mais sous-tend le projet qui se présente finalement comme une autofiction conventionnelle, voire convenue. Il faut tout de même souligner l’intelligence de ce titre qui colle parfaitement aux confidences de l’écrivain par ailleurs peintre et cinéaste, un « repentir » étant à la fois l’énonciation d’un regret et la correction apportée après coup à une œuvre picturale. Le récit de soi comme repentir, le dispositif était pourtant prometteur.

« On est dans une société autiste », disait Séguin dans une entrevue au journal Le Droit afin de désigner maladroitement, il me semble, l’interférence des écrans dans les rapports humains. « Nous sommes déconnectés de nos sentiments, désengagés face aux autres. » Le narrateur des Repentirs est atteint d’un autisme « de haut niveau », et devant les propos de l’auteur entourant son texte, on en vient à se demander s’il y a dans l’œuvre une véritable confession ou s’il ne s’agit pas d’un repentir, un coup de pinceau, sorte de prétexte pour camper un narrateur en « défaillance de sentiment », sans empathie et à la remorque d’un amour vécu comme une étrangeté; une métaphore de son époque, finalement. « Il m’arrivait parfois de croire, ou du moins espérer, que de véritables sentiments me viendraient un jour », « Je suis né déraillé », « C’est là que j’ai su que j’étais dans la marge de la nature humaine » : ce genre d’introspection ponctue le texte et lui confère un ton explicatif qui est aussi présent dans le livre de Mavrikakis, mais s’exprime avec davantage de finesse sous la plume de l’écrivaine, qui n’en est pas à sa première tentative d’unir la fiction et l’essai au sein d’un même texte.

Jeux d’enfants

Il y a donc une part de notre histoire qui nous précède et dans laquelle on se glisse, à laquelle on se plie ou contre laquelle on se bat, mais qui dans tous les cas détermine un pan de notre identité. Le nom propre cristallise une telle donnée, ce signifiant qui vient avant nous et qui restera : Mavrikakis le sait bien, elle qui porte selon la volonté de son père le nom de sa grand-mère morte prématurément. « Je nais, mais je meurs aussitôt, ou encore je suis déjà morte, dès ma naissance, à trente-six ans. » Ce moment où le père la baptise ainsi et lui « fabrique un avenir, celui d’une morte » est « l’avant-premier souvenir », celui qui précède les trois autres et confère à l’ouvrage sa cohérence.

Malgré le contraste dans le ton – qui donne tout de même à la collection sa diversité et son intérêt –, on repère en creux de ces textes un motif commun, et qui est justement cette figure de l’enfant mort, parfait symbole du dérèglement du temps qui intéresse les deux auteurs. L’enfant morte avant de naître, mais aussi l’enfant morte que la narratrice de Ce qui restera aurait pu incarner si elle avait été dans la voiture que le père conduisait au moment d’un accident qui a épargné tout le monde, mais fracassé le siège que la jeune fille avait l’habitude d’occuper. Chez Séguin, il s’agit plutôt d’un garçon dont le corps a été sectionné par un train en s’adonnant à des jeux d’enfants que se remémore le narrateur des Repentirs pour en avoir apparemment été l’instigateur. Amertume d’un côté, culpabilité de l’autre. « Le passé aime les enfants. Il les dévore tout cru comme le gros méchant ogre qu’il est », écrit Mavrikakis. La littérature aussi, semble-t-il.

Marc Séguin, Les repentirs, Québec Amérique, 2017, 155 p.

Marc Séguin, Les repentirs, Québec Amérique, 2017, 155 p.

Dans le « télescopage des temps » propre à ces fictions, pour emprunter une expression de l’écrivaine, la naissance et la mort se côtoient et se confondent. Chez Séguin, il est notamment question de la naissance du désir, rendue possible par le décès de la mère. Insistant sur le relais par lequel se sont succédé avec cette mort le temps de l’enfance et le temps de l’amour, le narrateur des Repentirs se défend par deux fois de verser dans la psychanalyse : « J’ai toujours détesté la psychologie freudienne. Ça faisait longtemps que j’avais géré les différences entre les rôles des femmes dans ma vie. Aucune ambiguïté entre celle que j’aimerais et les autres. […] Concours de circonstances »; « Pas de psychanalyse ni d’Œdipe ici. On était à des lieues de là. Arielle et moi, c’était ailleurs ». Dans une posture tout à fait différente de celle privilégiée par Mavrikakis, Séguin situe son texte sous le signe d’une maîtrise qui s’avère souvent présomptueuse; maîtrise des sentiments et aussi du temps, ce qui trouve sa pleine expression lorsque le narrateur dit avoir fait l’amour à sa compagne « pour battre le temps. Pour l’envoyer chier ». C’est dans la tension entre contrôle et abandon à l’égard du passé que se déploient les deux textes. Raconter le souvenir et s’en faire le sujet ou bien s’abandonner à un récit dont on se conçoit l’objet; les deux textes sont habités par cette tension qu’ils relancent en voulant la résoudre.

Se jouer du passé

Il faut mentionner que le texte de Mavrikakis offre lui aussi plusieurs renvois à la psychanalyse, véritable pratique du souvenir, cadre conçu pour recueillir le désir dans toute son ambivalence et pour mettre à l’épreuve son énonciation, ses contours. Suivant une éthique semblable dans l’écriture, Mavrikakis en vient à se demander ce qui la distingue de ceux qui ont perpétré les actes terribles que relaient les médias et qui la renvoient chaque fois au seuil d’un souvenir « dont elle ne se souvient pas » et dont on devine qu’il concerne un crime parricide fantasmé. 30 janvier 2017 : tuerie à la grande mosquée de Québec; 16 décembre 2014 : attentat à Peshawar; 26 octobre 2002 : prise d’otage dans un théâtre de Moscou; 11 septembre 2001 : attentats contre le World Trade Center; 6 décembre 1989 : tuerie à Polytechnique; « Charlie, le Bataclan, Istanbul, Orlando et tutti quanti », le dernier récit évoque ces événements en remontant jusqu’à la fameuse tentative du père de tuer femme et enfants. « [M]a psy, Louise Montpetit, savait […] ce dont je suis capable, j’aurais pu être capable, si seulement j’étais arrivée à me souvenir de ce que j’avais peut-être fait, de ce que j’aurais pu faire, de ce que j’avais voulu faire. » Cette remontée dans le temps où l’histoire de Mavrikakis se mêle à l’histoire collective la déporte jusqu’au 6 juin 1944, lors du débarquement de Normandie, événement qui hante sa famille maternelle et précède sa naissance – le procédé n’est d’ailleurs pas sans rappeler la structure du Ciel de Bay City. « Les temps se culbutent, se superposent, s’accouplent, ils ne font plus qu’un. » Le temps est hors de ses gonds, pour reprendre la formulation d’Hamlet déjà exploitée par Mavrikakis dans La ballade d’Ali Baba, où la narratrice faisait la rencontre du fantôme paternel, déterrant avec lui ses cendres dans la promesse de les « éparpill[er] en mille fictions ». Promesse tenue, si l’on considère cet ouvrage comme l’un de ces éclats.

La littérature est peut-être le seul espace où peut vraiment s’élaborer un discours qui repense la distance, moins tranchée qu’on le croit, entre le présent et le passé, entre le bien et le mal, entre la réalité et le désir, entre soi et l’autre – ici, entre la fille et le père. « Il faudrait inventer une réflexion capable de prendre la mesure de l’inconscient, des sentiments troubles, violents, puissants qui surgissent dès l’adolescence et le jeune âge adulte. Il faudrait simplement penser », écrit Mavrikakis. C’est à cette tâche que s’attelle l’écrivaine dans cette tentative annoncée en exergue de « s’affranchir de l’obscure sauvagerie de son enfance en en effectuant la promesse », suivant l’heureuse formulation de Jean-François Lyotard.


Louis-Daniel Godin est stagiaire postdoctoral au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal.