Tout le temps perdu

« Je pouvais faire des promesses, à moi-même et aux autres, et j’aurais toute l’éternité pour les tenir. Je pouvais rester debout toute la nuit et faire des erreurs, et rien de tout cela ne compterait. » À son arrivée à New York, au début de la vingtaine, une jeune femme sent le temps se dérouler à l’infini devant elle, éblouie par les promesses de visages à découvrir et d’aventures à vivre dans cette ville mythique. Les après-midis se volatilisent en projets flous et en longues rencontres amicales avec des gens aux carrières tâtonnantes. Huit ans plus tard, proche de l’écroulement, elle constate que « la cadence dorée s’est brisée », que « toutes les promesses ne seraient pas tenues, que certaines choses sont bel et bien irrévocables, et que tout cela avait compté après tout, chaque fuite, chaque procrastination, chaque erreur, chaque mot, tout ».

Au cours de ma propre vingtaine, j’ai relu d’innombrables fois « Adieu à tout ça », cet essai de Joan Didion où elle revient, avec le phrasé mélancolique et elliptique qui est le sien, sur ses années de jeunesse dans le New York des années soixante. Le Montréal des années 2010 ne me semble pas bien différent. Les gens autour de moi, des littéraires et des militants, ne sont pas de ceux qui se sont casés à vingt-cinq ans, poussés à optimiser leur emploi du temps par un travail sérieux et deux enfants. L’écriture, les projets politiques et collectifs, les amours confuses faites d’attentes et d’hésitations : comme sur la montagne magique de Thomas Mann, toutes ces heures perdues sans trop de remords ont fini par se figer en années, qu’on contemplera plus tard ébahis par la quantité de temps disparu on ne sait où.

Ce contenu est réservé aux abonné.e.s

Vous êtes abonné.e à Liberté?
Entrez votre nom d’utilisateur et votre mot de passe ci-dessous.
Écrivez-nous pour obtenir votre nom d’utilisateur et votre mot de passe.

Vous n’êtes pas abonné.e à Liberté?
Abonnez-vous!
Achetez le numéro!


Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique, Le Quartanier, 2017, 344 p.