N’euphémisons pas l’inacceptable !

Poutine, un monstre… à qui il ne faut rien céder

Illustration : Henriette Valium

Illustration : Henriette Valium

Poutine serait-il un « monstre nécessaire », une sorte d’alibi pour s’enfermer dans le confort d’une pensée binaire qui nous distrairait des véritables questions politiques ? Le désigner comme un adversaire monstrueux ne serait-il pas un moyen de dissimuler nos propres erreurs et fautes, un subterfuge pour détourner l’attention de notre immobilisme et de notre irresponsabilité face aux problèmes de nos sociétés, aux péchés de nos démocraties, aux drames de la mondialisation, etc. ? Cette « nécessité » ne serait-elle pas un refus de faire notre autocritique ? Une stratégie cynique pour maintenir notre domination du monde ?

La question me taraude depuis qu’elle m’a été posée. Au point de me rendre difficile, encore à l’instant, la lecture des puissantes chroniques d’Aslı Erdoğan publiées sous le titre Le silence même n’est plus à toi. Je tourne les pages, mais la question s’insinue entre les lignes et me fait perdre le fil. L’écrivaine turque vient de passer plusieurs mois en détention dans les geôles d’un autre « monstre nécessaire » qui porte, ironie de l’histoire, le même nom qu’elle. J’ai du mal à penser que, pour ne pas se faire prendre au piège de la « nécessité du monstre », il faudrait compter pour peu de choses ce qu’a enduré cette femme éprise de liberté, passionnée d’altérité, sensible à la violence faite aux Kurdes, à la mémoire du génocide arménien, à la souffrance des enfants martyrisés, à la déchirure des femmes violées… C’est pourtant bien le danger que nous fait courir cette question : celui d’euphémiser l’inacceptable. Or, il y a bien, en Turquie comme en Russie, de l’inacceptable.

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Bio : Jean-François Bouthors est éditorialiste du quotidien Ouest-France, éditeur et essayiste. Il a publié Comment Poutine change le monde aux Éditions François Bourin en 2016. Son dernier livre, Nous, Français. Portraits émotionnels, vient de paraître aux Éditions de l’Observatoire.