Émotions, mystère et politique

Rencontre entre Bernard Émond, anthropologue devenu cinéaste, Piroska Nagy, médiéviste qui pratique l’anthropologie historique.

Illustration : Flore Chemin

Illustration : Flore Chemin

Pour entamer la discussion, pouvez-vous brosser à gros traits un portrait de vos parcours respectifs ?

Piroska Nagy: Je suis originaire de Budapest, en Hongrie, d’une famille d’artistes et d’intellectuels. Je suis arrivée en France à 18 ans et me suis rapidement intéressée à l’histoire du Moyen Âge. Il m’attirait, par son altérité. Ainsi, j’aurais pu travailler sur les autochtones, ou sur les aborigènes, mais ce qui m’interpellait dans le Moyen Âge, c’était l’altérité radicale de nos ancêtres qui se trouvait là, en Europe. On a des cathédrales, on a des églises, des châteaux encore visibles, mais le monde du Moyen Âge est très, très différent du monde actuel. C’est donc une volonté de dépaysement qui m’a portée vers l’histoire du Moyen Âge. J’en avais grand besoin. Quand j’étais au lycée, je voulais être journaliste : j’ai même fondé un journal de lycée, j’ai ensuite un peu travaillé pour un grand quotidien, à Budapest. C’était la fin du régime socialiste et il fallait faire abstraction de certaines choses, balayer des cadavres sous le tapis. Je ne me sentais pas à l’aise avec ça. Arrivée en France, j’avais vraiment envie d’aller vers un domaine qui n’était pas directement lié à la politisation du monde contemporain.

Bernard Émond : Était-ce par désintérêt à l’égard du monde contemporain ?

P. N. : Il s’agissait plutôt d’une fuite, à l’époque, et d’une volonté de dépaysement. Je voulais qu’on me fiche la paix avec le politique, pas très beau, que j’avais vu entre mes 16 et 18 ans. Ce détour n’était pas motivé par un désintérêt pour le monde contemporain, mais j’avais besoin d’aller voir ailleurs, apprendre autre chose. Je suis revenue sur la question beaucoup plus tard, mais il me fallait d’abord refaire, repenser mon monde, si je puis dire.

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Tête-à-tête réalisé par Jean Pichette

Piroska Nagy est professeure d’histoire du Moyen Âge à l’UQAM. Elle a notamment publié Le don des larmes au Moyen Âge (Albin Michel, 2000) et, avec Damien Boquet, Sensible Moyen Âge. Une histoire des émotions dans l’Occident médiéval (Seuil, 2015), qui a reçu en 2016 le prix Augustin Thierry, décerné par l’Académie française au meilleur ouvrage d’histoire médiéval.

Bernard Émond est cinéaste. Après avoir réalisé de nombreux documentaires, il vient à la fiction en 2001. Il a jusqu’à maintenant réalisé huit films, dont une trilogie sur les vertus théologales (La neuvaine, Contre toute espérance, La donation). Son plus récent film, Pour vivre ici, vient de prendre l’affiche au Québec. Il a également publié, notamment, Il y a trop d’images (Lux, 2011), qui s’est mérité le prix Pierre-Vadeboncœur, et Camarade, ferme ton poste (Lux, 2017).