Droit de cuissage et consumation

Illustration : Henriette Valium

Illustration : Henriette Valium

Le 2 janvier dernier, un peu avant 11 h 00, le dirigeant d’entreprise le mieux rémunéré au pays avait déjà gagné ce que le travailleur moyen gagne en une année. Faut-il s’étonner que le Centre canadien de politiques alternatives estime qu’en 2018, les 100 entreprises canadiennes accordant les meilleurs émoluments à leurs dirigeants permettront à ceux-ci de gagner environ 200 fois le salaire moyen d’un travailleur? Le dogme de la conscience économique, même récité avec une conscience « verte », permet de nourrir cette insatiable gourmandise. Et alors qu’on nous serine qu’il faut travailler pour gagner sa vie, l’intelligence artificielle semble devenue pour nos élus la voie royale pour le développement économique. Faut-il en rire ? La théologie du « toujours plus » carbure maintenant à ce qui promet de transformer le travail en champ de ruines, un travail dont on ne cesse pourtant de vanter le caractère émancipateur. Cherchez l’erreur. Me revient encore à l’esprit cette formule prophétique de Marx : « Le mort saisit le vif. » Quand l’intelligence est coupée de ses racines sensibles, au point de nous faire oublier qu’on éprouve le monde d’abord par nos sens, tout devient possible, y compris la jouissance infinie, cette injonction postmoderne dont on voit de plus en plus les effets délétères. Le tsunami que l’affaire Harvey Weinstein a déclenché, aux États-Unis puis un peu partout dans le monde, l’illustre bien.

On évoque aujourd’hui le « droit de cuissage », ce droit médiéval qui aurait permis au seigneur de passer sa première nuit de noces avec toute femme nouvellement mariée à un vassal ou un serf. Un médiéviste aussi sérieux qu’Alain Boureau n’a pourtant pas hésité à écrire que ce « droit » n’a jamais existé, qu’il n’est qu’un mythe ayant favorisé la construction d’un « étalon rudimentaire de la liberté personnelle », permettant en quelque sorte de prendre la mesure de l’émancipation venue avec la sortie de ce monde « barbare ». On peut pourtant poser la question autrement : le « droit de cuissage » n’a-t-il pas au contraire trouvé les conditions idéales de son déploiement dans les dernières décennies ? Il ne s’agit pas ici d’idéaliser le passé mais de réfléchir sur les événements des derniers mois en les replaçant dans le contexte d’une transformation globale du monde.

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