CINÉMA – Les images de la faim

Mathieu Roy, Les dépossédés, Québec, 2017, 182 min.

Mathieu Roy, Les dépossédés, documentaire, Québec, 2017, 182 min.

C’est en recourant à des images d’une grande richesse que Mathieu Roy nous parle de pauvreté. Entrecoupées d’interventions éclairantes dressant un sombre portait de la situation agroalimentaire mondiale, elles nous donnent à voir un monde en friche. Ce que nous entendons coupe le souffle, ce que nous voyons, l’appétit. Présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal, en novembre 2017, puis à la Cinémathèque québécoise, pendant tout le mois de décembre, et enfin aux Rendez-Vous Québec Cinéma, en 2018, ce film nous oblige à constater les dégâts et à prendre ce qu’il reste de taureaux par les cornes. À l’instar du paradoxe offert par le carton d’introduction nous apprenant que ceux qui ont faim ne sont pas les urbains, mais les cultivateurs eux-mêmes, nous pourrions dire que c’est quand le film se tait qu’il est le plus éloquent : la fixité des images, la composition des cadrages, le rythme lent qu’impose le montage, tout réussit à planter le propos, à mettre la table et à enfoncer le clou.

Les scènes d’ouverture se passent au Congo ou au Malawi. Premier plan. Une ligne d’horizon coupe l’écran. En haut, le ciel bleu s’étend paresseusement. En bas, l’herbe verte déchire chichement la terre brunâtre. Au milieu, minuscule, un cultivateur sarcle. On le devine à ses coups répétés; du foin qui brûle à l’avant-plan étouffe son labeur par un écran de fumée. Grinçante métaphore. Deuxième plan. La ligne d’horizon se dessine plus haut. La terre mange un ciel qui, pris entre le champ et le cadre, vomit quelques maigres cumulus. Un homme, plus loin, plus petit, décentré, sarcle encore, dans un espace trop vaste que l’humilité de son geste peine à habiter. À l’avant-plan, tout en bas, une femme s’esquinte à puiser de l’eau à une source qui se trouve hors champ. Le décor est plus grand que nature. La femme doit parcourir une distance considérable pour faire pleuvoir l’eau. Chacun son plan(t). Le sien est loin, le nôtre est long. Carton.

Le rythme étant installé, nous avons maintenant tout le loisir de nous lever pour chercher de quoi nous sustenter, assurés que nous ne manquerons (de) rien.

Troisième plan. Très loin, des centaines d’hommes et de femmes semblant surgir d’une fourmilière s’activent dans un champ recouvert d’une brume matinale. Quatrième plan. Des hommes et des femmes se suivent, à la queue leu leu, dans une diagonale qui coupe l’écran, transportant fardeaux et enfants sur leurs dos fatigués. Les coups d’œil intrigués que certains lancent à la caméra nous rappellent que nous sommes nous-mêmes en train de leur jeter des regards, confortablement assis à l’abri du leur. Huitième plan. Un sol ravagé de mauvaises herbes. Un vieil homme, à l’avant-plan, coincé dans un cadre qui l’oblige à se courber, en arrache. Il se redresse, nous cachant le haut de son corps. Ses jambes maigrelettes claudiquent vers le fond du champ, où il se courbera de nouveau, plus petit et plus coincé encore. Onzième plan. Une modeste maison devant laquelle chignent des mioches.

Après onze plans et trente minutes, un violent raccord ébranle notre inertie. On quitte l’Afrique pour la Suisse. Suivant la petite bicoque de briques rougeâtres, un énorme bâtiment de pierres immaculées : l’OMC. Cadrée à même distance que la maisonnette, sa magnificence se laissera cependant déduire par la puissante porte que traversera un cadre pressé. Raccord sur une sculpture qui pisse impunément de l’eau par tous les pores. Raccord sur une terrasse extérieure offrant une vue imprenable sur le bleu du lac Léman pendant que tout le reste coule en flammes. Les plans sont aussi larges, le rythme est aussi lent, et cependant ceux qui s’y meuvent ont l’air si peu actifs.

On passe des portefaix au porte-parole. Alors que tout semble avoir été dit point le premier intervenant, Keith Rockwell, membre de l’Organisation, qui livrera, dans une froideur de marbre, des propos atrocement déracinés. « D’un point de vue strictement économique le commerce est un moyen efficace de répartir les ressources. » (Après avoir été témoin de telles scènes, on doute de cette « efficacité »… et on rêve d’entendre la définition d’un point de vue « strictement » humain.) « Quand les biens, les services, les gens et les idées traversent les frontières, la société s’en porte mieux. » (Il omet de parler du « sens unique » qu’impose cette traversée.) Et conclura ironiquement : « Il faut établir des règles de commerce car, sans elles, vous avez la loi de la jungle. » (On a la conviction qu’avant qu’il ne l’impose, sa loi, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes : la jungle se portait sans doute mieux avant la loi de la ville.) On reverra plus tard, pour un court temps, d’autres représentants de cette élite s’empiffrant derrière les vitres closes d’un restaurant chic, discutant la bouche pleine de propos qui, Dieu merci, ne parviennent plus à nos oreilles.

Aussi Roy nous donnera-t-il plutôt à entendre des intellectuels, des activistes, des paysans de cette partie du monde que l’on bâillonne. Chacun démentira, à sa façon, avec force exemples et beaucoup de bagout, cette thèse rachitique, et posera les questions essentielles. Pourquoi l’argent des biens que nous payons si cher ne se retrouve-t-il pas dans les poches de ceux qui les ont produits? Pourquoi la richesse créée par les petits villages s’accumule-t-elle toujours dans les grandes villes? Pourquoi les cultivateurs ne contrôlent-ils plus ce qu’ils cultivent? Parce que les lois ne servent qu’un petit groupe de gens cravatés qui, par leurs charitables décisions, causeront suicides et catastrophes chez les paysans floués. Parce qu’on leur commande au matin ce qu’on a envie de bouffer le soir, en se gardant même de leur laisser les miettes. Parce qu’on les force à engraisser leurs terres à l’aide de produits qui engraisseront les chimistes et qui causeront des maladies qui engraisseront les médecins. Voilà comment les biens circulent.

Au terme de trois heures de voyages à travers les contrées les plus défavorisées, à étudier les rouages dans lesquels nous sommes pris, et que l’on active peut-être malgré nous, Mathieu Roy nous proposera un montage vivifiant grâce auxquels les cultivateurs de partout sembleront solidaires et nous laissera sur une image chargée d’espoir : une arbre, immense, au bas duquel s’abritent des gamins, et dont les branches filtrent une irradiante lumière baignant un jeune adolescent, debout, tourné vers nous, et nous prenant à témoin. Après ce documentaire, nous ne pouvons plus faire comme si…

Mathieu Roy, Les dépossédés, Québec, 2017, 182 min.