LITTÉRATURE – La p’tite reine

Catherine Lalonde, La dévoration des fées, Le Quartanier, 2017, 144 pages.

Catherine Lalonde La dévoration des fées, Le Quartanier, 2017, 144 pages

En voyant le titre du dernier livre de Catherine Lalonde, La dévoration des fées, on pense à Josée Yvon, celle qu’on a surnommée la « fée des étoiles » au début des années 1970, poète de la contre-culture québécoise, présente d’ailleurs dans le récit de Lalonde par intertexte ; on pense également à la pièce de théâtre bien connue Les fées ont soif (1978) de Denise Boucher. Suivant la définition psychanalytique du terme de dévoration, on comprend que le texte incorpore plusieurs motifs féministes, pour les garder vifs, pour ne pas qu’on oublie les fées qui portent un mouvement en constante évolution. Mais la dévoration va beaucoup plus loin d’un point de vue symbolique : ce que Lalonde digère le mieux dans son livre, à mon avis, c’est la question des lignées et de la transcendance du conditionnement familial. Le récit fonctionne à plein régime dans sa description d’un contexte familial hostile qui donne malgré tout une dose d’amour suffisante – encore une fois la psychanalyse nous donne à penser à la good enough mother depuis Donald Winnicot (1953). Il s’agit d’une mère ou d’une figure de mère qui est suffisamment bonne pour que l’enfant vieillisse en un morceau sans grande angoisse, sans grand manque, etc. On ne fera pas une leçon de psychanalyse ici, mais il reste que celle qu’on appelle « la p’tite » dans La dévoration naît alors que sa mère Blanche en meurt. L’« absente » ne laisse rien pour la p’tite ; d’ailleurs, lorsque Lalonde la nomme, elle ajoute presque toujours un long blanc formel dans sa prose. La maman de Blanche devient grand-maman et maman à nouveau en un souffle manqué ; elle devra donner ce qu’elle peut à la p’tite et, superficiellement, cela semble très peu.

La p’tite, qui se substitue à la seule fille maintenant disparue de l’aïeule, atterrit dans une maisonnée pleine de quatre garçons et demi (le « mongol » « compte pour moitié »), hiérarchisés selon qu’ils ont été ou non adoptés et plus ou moins désirés. Accueillent le nouveau bébé ces paroles fondatrices de Grand-maman : « Fuck. ⁄ ⁄ C’est une fille. » Elle est en colère d’être laissée seule à prendre soin, encore, à régner sur les siens et sur ceux des autres déjà morts. Car le destin qui se trace est dur, elle le sait. Mais « Wilfred Thomassin fille est là ». Malgré la sévérité de la grand-mère et sa résistance envers la nouvelle « bébée », elle lui fournit néanmoins des soins, la met dans le tiroir du poêle chaud (incubateur maison, car elle naît avant son terme), lui fait téter du lait sur ses doigts, de la graisse et, à sa grande surprise, la bébée survit. Mieux encore : « Ça engraisse. C’est coriace. » La p’tite est peut-être objectivée, traitée avec rudesse et avec les moyens du bord, mais elle grandit en riant. Tout la destine à disparaître et pourtant, il y a ce feu présent autour de « cette bébé dévoration d’ogre » ; elle a déjà ça en elle par nature, sans conditionnement. Jamais on ne plaint l’enfant, cela semble assez chaud, assez gras, assez affectueux ; le tour de force de Lalonde est de nous faire ressentir ce contentement et cette force primitive qui traversent un bébé sans défense. Il faut dire que l’aïeule elle-même est décrite comme une autre qui « toffe » et qui dévore. Alors que la p’tite en grandissant est « nulle à la prière ; nulle aux révérences ; nulle aux savonnages », elle braconne mieux que personne et peut nourrir Grand-maman. La scène de la pêche en famille est d’ailleurs très belle, car tout à coup, le bonheur est partagé et non étouffé dans les plis sévères des bouches : « On dirait une famille. Ou un monstre à sept têtes. […] Grand-maman éclate de rire. Tonnerre de joie, aussitôt encagé en souvenir dans les têtes de la trâlée. »

Il n’est pas surprenant de voir que l’adolescente quitte son rang de Sainte-Amère-de-Laurentie pour Surréal (!) : la chasse doit continuer. Elle troque les chants des oiseaux et des frères pour ceux des klaxons puis elle se met elle-même à chanter. Ce faisant, elle rassemble sur son chemin tous ceux qui veulent la suivre : le « monstre » qui parade a maintenant « mille têtes ». Le carnaval que Lalonde décrit, avec sa prose folklorique et poétique, n’en est pas un pour la jeune fille et c’est peut-être pour cette raison qu’« ils feront de la p’tite une reine ». L’oracle de la Vieillevieille (son arrière-grand-mère), prononcé peu après sa naissance, « Oh, la grande tite reine ! », se réalise. Elle n’est plus « fuck ». Après quelques années de ces belles « splendeurs », une femme rentre dans la maison familiale « plus petite que ce qu’elle aurait dessiné de mémoire ». Les garçons sont partis, « devenus hommes à mourir », mais la « pas tuable » revient et c’est alors que la dévoration à la charge symbolique la plus forte advient : l’aïeule « mangeresse » sera à son tour mangée par l’ancienne p’tite, elle sera incorporée dans un geste certes incestueux, mais dont il faut surtout examiner la représentation. Dans l’audacieux retour à la source opéré par la dévoration, elles se rendent « égales », un seul corps indifférencié. En accomplissant le fantasme incestueux, peut-être que la p’tite atteint le lieu de la première présence de sa mère ; peut-être qu’elle vampirise la force de l’aïeule pour la suite des choses ; peut-être qu’elle s’offre le premier consentement affectif de Grand-maman.  Les significations sont multiples. Pendant une fraction de seconde, on se dit qu’il est décevant que la p’tite rachète et redistribue les pouvoirs avec son corps et sa sexualité. Mais il ne faut pas ainsi s’aventurer hors du symbolique, car autrement on a l’impression que le récit dérape. On préfère croire que la p’tite sauve sa grand-mère avant sa mort et qu’elle refonde le récit, remonte les lignées, transcende le destin. Après la puissance de cette scène de dévoration, le poème ultra lyrique de la fin fait déchanter. La dévoration des fées est un beau chant, avec une note en trop.


Depuis 2012, Anne-Renée Caillé collabore régulièrement au cahier critique de Liberté. Elle est l’auteure de L’embaumeur (Héliotrope, 2017).