CINÉMA – A Great Day in Paris

A great day in Paris, 2017, Michka Saäl

A Great Day in Paris, de Michka Saäl sorti en 2017, sera projeté le 23 février prochain aux Rendez-vous Québec Cinéma. Il s’agit du dernier film achevé de la réalisatrice et scénariste décédée en juillet dernier.

Qui connaît un peu l’œuvre de Michka Saäl sait qu’elle navigue volontiers entre documentaire et fiction, passant de l’un à l’autre de film en film et parfois mêlant les deux avec une subtilité qui fait sa marque. A Great Day in Paris est plutôt documentaire toutefois. Et au sens fort du terme : ce film restera sans doute dans l’histoire du jazz comme un jalon, un document de poids puisqu’il fait figurer plus de 75 musiciens américains venus vivre en France entre 1970 et 2000. Parmi eux des artistes fort connus des aficionados : Ricky Ford, saxophonist ; Bobby Few, pianiste ; Sangoma Everett, percussionniste ; Kirk Lightsey, pianiste ; Steve Potts, saxophoniste.

L’idée première est de Ricky Ford : faire une sorte de photo de famille de tous ces exilés plus ou moins volontaires. Vieux complices en amitié et en groove, jeunes artistes rencontrant leurs idoles. Référence au cliché célèbre outre-Atlantique de Art Kane avec une soixantaine de célébrités du temps et intitulé simplement Harlem, 1958. Michka Saäl choisit avec le photographe Philippe Lévy-Stab un escalier de Montmartre. Elle saisit tout ce que le cinéma peut amener à la photo, elle qui adore les rencontres, la musique et les moments magiques. Elle mettra donc de la chair sur le cliché et du rythme dans l’instantané.

Cela place le film sur le registre de l’intime mais lui donne aussi un ancrage dans l’histoire. Les musiciens protagonistes parlent de leur exil et de leur art, de ce qui les a poussés à partir, des raisons qui leur ont fait aimer la France. Ils ont pour la plupart une carrière qui les fait voyager partout en Europe et bien entendu retourner aux États-Unis. On comprend que le racisme les a fait fuir mais pas seulement : s’entremêlent histoires sentimentales, aléas de la carrière et rencontres avec d’autres musiciens. L’Europe pour tous et en particulier la France semble avoir été plus clémente, plus accueillante, Sangoma Everett dira tout de même qu’il n’est pas inscrit dans la réalité sociale et politique française, qu’il connaît mal les stigmates du colonialisme par exemple… Alternent dans ces entretiens les moments de colère, de révolte contre la discrimination raciale aux États-Unis même après la conquête des droits civiques (pour la plupart ils ont quitté leur pays après le Civil Rights Act de 1964 qui de toutes façons ne met pas fin à la discrimination), et une certaine mélancolie retenue « On a tout quitté mais on a la musique, conclut Sangoma Everett, et je pense que c’est l’essentiel. »

Et c’est effectivement la musique qui est la grande vedette de ce film, grâce à de longs extraits de concerts, en Bourgogne, dans une église, dans une galerie d’art, au cours du festival de Jazz de Toucy, petit village béni des dieux pour les amateurs, car c’est là que Ricky Ford a élu domicile et qu’il reçoit ses illustres copains musiciens.

Avec ce documentaire tout en sensibilité et en douceur, Michka Saäl fait œuvre de mémoire, elle donne à entendre ces exilés qui ont planté leurs racines dans la musique et l’amitié. Et leurs voix et leurs notes sont un baume au cœur des dépaysés.

On reconnaît tous les fils qui tissent son cinéma. Ce qui la fait réfléchir, écrire, se battre pour filmer : le rapport entre l’art et la liberté, le rapport aux origines, la douleur et la richesse du dépaysement, l’importance de créer pour survivre. Tous ces fils tissent ses histoires, dessinent son univers. Des Prisonniers de Beckett au magnifique Spoon, ses personnages fréquentent les fantômes de la liberté et donnent de l’humain une version courageuse.