Gamer

mesdames et messieurs
permettez-moi de me pencher sur mon passé
aussi glorieux qu’une waitress au bar chez Hélène de Sherbrooke
sur cette adolescence surtout
passée en Beauce
entre Saint-Benjamin et la Polyvalente des Abénaquis de Saint-Prosper
où je menais une vie de nerd parfait
à me faire écœurer par tout le monde
avec le silence complice des professeurs

dans le fond j’aurais pu me promener
avec un sticker sur le front
sur lequel on aurait pu lire
traitez-moi comme de la marde
j’aime ça
ç’aurait été du pareil au même
parce qu’on me traitait comme si j’étais pire que de la marde
en dessous de ça

je sais pas ce qui était le pire
les surnoms à longueur de journée
les rires en pleine face
comme si j’étais un arriéré mental qui catche pas
qu’il est la risée de tout le monde
y compris de ses parents
les allusions plus ou moins discrètes sur mon orientation sexuelle
que je comprenais même pas encore
mais que je finirais par saisir
en suçant mon meilleur ami
les bousculades
le rejet
ou tout simplement l’indifférence la plus totale
même pas un regard de côté
un clin d’œil
comment est-ce qu’on peut espérer être quelqu’un
si on est personne aux yeux de tout le monde

ça fait que pour compenser le manque d’amitié
d’amour
je me suis mis à lire des livres
je passais mes récréations à la bibliothèque
c’est comme ça que j’ai découvert Agatha Christie

la bibliothèque où j’étais à la recherche de chaleur humaine
et où je me heurtais à des couvertures et à des pages jaunies
la maison où l’ambiance était aussi saine
qu’une pièce de Racine
et tout le reste qui constituait ce qu’on peut appeler
une vie
mais qui en était pas encore une
un chiard sans nom
et qui en mérite même pas un

j’étudiais
je faisais mes devoirs comme l’étudiant modèle que j’étais
j’écoutais un peu de musique
il y avait peut-être une couple d’émissions correctes à la TV
je faisais mon gros possible
et je gamais

la sensation libératrice
d’arriver à la maison le vendredi soir
et de me ploguer sur un jeu de Super Nintendo ou de Nintendo 64
un jeu de combat de préférence

quand j’étais au primaire
chaque fin d’après-midi après l’école
avant même de faire mes devoirs et mes leçons
je jouais à Killer Instinct
et je faisais les Ultra Combos de tous les bonhommes
juste pour me vider la tête
juste pour décompresser
rien de tel que de crisser une volée à l’ordinateur avec Orchid
et c’était encore mieux si je me battais contre Spinal
je montais le son de la TV
pour pas entendre ma mère tousser ou cracher
ou sacrer pendant qu’elle préparait le souper
on soupait de bonne heure chez nous
4 heures 4 heures et demie au plus tard
mais ça me donnait juste assez le temps
d’éplucher des bonhommes à Killer Instinct
ou de faire une game de Mario Kart
j’étais bon avec Toad
attention à vous autres
si j’ai des carapaces ou des tortues
vous avez été prévenus

et le vendredi
je me scotchais littéralement devant l’écran
et j’en décollais pas vraiment avant le dimanche
surtout si c’était Mortal Kombat
ça m’a jamais empêché d’étudier et d’avoir de bonnes notes
sauf en éducation physique of course
où mes performances se résumaient
à être le boulet dont personne voulait
et qui était de toute évidence choisi en dernier
même après la fille qui savait pas tenir un ballon dans ses mains
même après Natacha Bussières

les fins de semaine
je les passais à l’étage
dans le petit corridor
où mon père avait installé la vieille TV du salon
une 21 pouces sur un petit meuble sur roulettes
c’était mon sanctuaire
dans lequel personne pouvait entrer ou me déranger
parce que j’étais fasciné
par l’écran et ce qui s’y passait

le jeu
que mon père était allé louer le midi chez Méga Jeux
ou alors on allait directement au dépanneur Abénaquis à Saint-Prosper
mes fins de semaine et mes vacances d’été
devant des jeux des fois nuls à chier
mais qui toujours m’amenaient ailleurs
ailleurs que Saint-Benjamin
où il y avait rien d’autre à faire
que se geler la face
jusqu’à ce qu’on sente plus
qu’on existe pas tout à fait

ma mère trouvait donc que c’était du temps gaspillé
il fait si beau et chaud
puis tu vas passer ta fin de semaine
enfermé en haut à pitonner
oui maman
je vais passer tout mon temps libre à pitonner
parce que le monde est trop merdique
épouvantable

dans le fond
je pense que ça faisait leur affaire à mes parents
que je sois tout le temps devant une console
j’étais safe
ça leur faisait une chose de moins à s’occuper
la vie c’est pas Beverly Hills 90210
on a pas tout le temps des parents modèles
comme ceux de Brandon et de Brenda

si j’additionnais tous les jours
toutes les heures
les minutes
les secondes
que j’ai passés devant des jeux vidéo
ça donnerait sûrement une petite vie
que j’ai bâtie à mon image
dans laquelle je régnais en maître

finis les rejets et les pointages de doigt
les noms criés en attendant l’autobus
les écœuranteries qu’on se gêne même pas de me dire en pleine face

je suis Mega Man X
je dois trouver comment me rendre à Sigma
le monstre de la fin
j’ai toutes mes armes
mes énergies de secours sont pleines
j’ai toutes les pièces de mon armure
je tire sur tout ce qui se trouve sur mon passage
y compris ceux qui me font la vie dure à l’école
je me bats contre une araignée qui me garroche ses petits
une grosse face dont les yeux le nez et la bouche me poursuivent pour me tuer
une machine immense qui chercher à m’écraser
puis Sigma enfin
attention je vais t’éclater la tronche

ou je suis Mario
qui doit sauver sa princesse
Peach qu’elle s’appelle
des griffes du Bowser sale
quand est-ce que je pourrai sauver mon prince
accessoirement charmant
j’écrase la tortue
et hop je prends la carapace
puis la lance sur le Frère Marto
je défais toutes les briques
je trouve une étoile
et en avant la musique débile mais efficace
je suis invincible
rien peut m’atteindre
surtout pas le réel
l’école
les professeurs aveuglés par la paye du jeudi
toute la famille qui se crisse de moi
je suis Super Mario
je cours comme un fou
je flashe de toutes les couleurs
Peach Toad et même Bowser crient
go go go tu es capable
GO
tu vas y arriver

je suis à la fin du tableau
à l’espèce de montagne faite de blocs bruns
qui ressemble étrangement à une tablette de chocolat
je gravis l’obstacle
ma vie en dépend
je saute
je m’accroche au sommet du mât où se trouve le drapeau
mission accomplished

je peux passer au prochain tableau
ça se passe dans l’eau
je viens à peine de plonger
que je tombe dans un trou
il me reste plus de vie
game over
mais il faut juste faire reset
et on peut recommencer
c’est pas comme dans la vraie vie
tu as beau peser sur reset
tu restes toujours à la même place
dans la même marde


Né en 1984, Nicholas Giguère termine sa thèse en études françaises à l’Université de Sherbrooke. Il a publié des textes dans Boulette, Cavale, Le Crachoir de Flaubert, Les Écrits, Lieu commun, Le Pied et Moebius. Il a aussi fait paraître Marques déposées (2015), aux Éditions Fond’tonne, et Queues (2017), aux Éditions Hamac. Écrivain en résidence au Crachoir de Flaubert depuis l’automne 2017, il prépare la publication d’un autre ouvrage, toujours aux Éditions Hamac.