Écrire contre soi-même

La vie de la pensée compte son lot de scènes répétitives. Je ne saurais énumérer tous les colloques auxquels j’ai assisté où le potentiel émancipateur d’un roman ou d’une télésérie a été démontré à l’aide de trois ou quatre citations d’un théoricien à la mode, les mêmes références revenant sans cesse d’un événement à l’autre même si l’objet d’analyse changeait. J’ai moi-même bu de cette eau : comme tout le monde ou presque, j’ai utilisé les fameuses lucioles de Didi-Huberman pour illustrer qu’un recueil de poésie nous invitait à la résistance malgré la noirceur de notre société de performance. Le sentiment de déjà-vu a fait naître en moi une certaine méfiance devant les analyses politiques plaquées sur des phénomènes culturels.

C’est donc avec une joie particulière que j’ai découvert l’essayiste Mark Greif, qui se penche sur des sujets aussi divers que le rap, le scandale « Octomom » ou les téléréalités pour en dévoiler la signification sociale et politique. Greif est l’un des cofondateurs de la revue américaine n+1, dont le premier numéro est paru en 2004. n+1 mêle littérature, essais sociaux et commentaires politiques en s’inspirant vaguement de la théorie critique telle que la pratiquait l’école de Francfort. Avec un ton un peu moins austère que la moyenne des écrits du groupe, le recueil d’essais Against Everything (2016), majoritairement constitué de textes déjà parus dans la revue, permet une traversée de la pensée de Greif telle qu’elle s’est déployée au fil des dix dernières années, traitant autant de thèmes très généraux (le rapport à la nourriture dans la société nord-américaine) que de la philosophie derrière la musique de Radiohead ou de vidéos trouvées sur YouTube.

Dans sa préface, Greif explique la nature de son projet à forte teneur philosophique : parler de nous, la classe moyenne, les gens des pays riches, et de nos habitudes. Même si l’ouvrage adopte en apparence la position polémique d’être « contre tout », Greif précise que « ceci n’est pas un livre qui critique des choses que je ne fais pas. C’est un livre qui critique des choses que je fais. » (Je traduis) Il s’y applique en tentant de comprendre les motivations sous-jacentes, secrètes, qui nous animent, et en fouillant ce qui se cache derrière les préceptes rassurants du sens commun. Le but n’est pas de condamner, plutôt d’illuminer la cohérence invisible entre des gestes et des opinions dont l’imbrication n’est pas toujours perceptible de prime abord.

Toute la première section est consacrée à la manière dont le corps est mis au centre du quotidien dans la société actuelle. À une époque où l’abondance alimentaire, la libération sexuelle et les moyens médicaux devraient nous dispenser de lutter pour maintenir intactes les fonctions corporelles de base, l’investissement dans notre vie physique devient paradoxalement plus important que jamais. La visibilité accrue accordée à l’exercice dans l’espace public en témoigne, alors que, suivant Hannah Arendt, ce qui relève des fonctions biologiques — la personne suant, soufflant, tordant son visage dans l’effort — devrait être relégué dans l’espace privé.

Même s’il cite la philosophe, la posture de Greif ne se résume évidemment pas à affirmer que chacun devrait faire son trente minutes de course terré dans son sous-sol. Plutôt, l’essayiste part de cette exposition du corps devenue naturelle pour parler du discours de surveillance constant du corps qui s’est imposé dans l’espace public et qui conduit à faire de la gestion de ce qu’on mange, de l’exercice qu’on s’impose, de la préservation de la jeunesse une source de stress dévorant. Nous avons préféré « l’optimisation à la simplicité » même si notre niveau de vie nous permettait la seconde option. Ses propos combinent sens de l’observation et sens de la formule, une capacité à énoncer quelque chose de très général sans pourtant que l’acuité soit perdue. Son ton lapidaire rappelle parfois le Minima Moralia d’Adorno : « À cette époque d’abondance, nous découvrons que la nourriture nous rend gros plutôt que bien nourris, que le plaisir nous rend mous plutôt que satisfaits, et que seuls les anorexiques ont assez de force de caractère pour arrêter de manger et mourir. » L’emploi du « nous » rappelle que nous sommes tous embarqués dans le même bateau.

Nos habitudes culturelles ne sont pas non plus en reste. Même si Greif avance qu’il est toujours difficile de commenter la musique en termes philosophiques, c’est dans cette tâche que l’essayiste se lance à travers des analyses de la pop, du rap et du mouvement punk. Radiohead a droit à un long commentaire qui examine le sentiment particulier que fait naître le groupe chez ses auditeurs. Greif réfute d’emblée toute thèse voulant que la musique pop puisse susciter des transformations révolutionnaires dans la société et être au premier plan des changements politiques. Plutôt, la musique donne corps à des sentiments qui existe déjà, permet de les figer, de les prolonger, et donc d’y accéder à nouveau après la disparition d’un moment.

La pop — et Radiohead avec elle — aurait la capacité de faire naître non pas un désir de révolution, mais de résistance (defiance en anglais) : « La résistance, minimalement, est une manière de trouver une voie qui nous permettent de conserver les pensées et les sentiments qu’un pouvoir plus grand aurait déjà dû éteindre. » La mélancolie angoissante de Radiohead met en mots l’expérience de la peur, mais aussi celle de vivre dans un environnement saturé de messages — publicitaires, mais pas uniquement — qui cherchent à s’imposer à nous. La voix angélique de Thom Yorke donne corps à notre individualité à demi-réchappée de ce cadre inhumain et le groupe joue des contrastes que cette pose amène, comme au moment où Yorke avance que « Just cause you feel it/Doesn’t mean it’s there » alors que la chanson entame son crescendo le plus lyrique. Nous nous raccrochons à cette émotion tout en pleurant sa disparition éventuelle.

Évidemment, et c’est là la difficulté de parler d’un livre où les idées fourmillent sans le réduire à quelques platitudes, la démonstration de Greif multiplie les nuances et s’avère plus complexe que je ne puis la résumer ici. Ce sont ces nuances qui font tout l’intérêt de ces propos comme, lorsque commentant les téléréalités, il note non pas le caractère outrancier des déclarations ou des gestes des candidats, mais plutôt le contraste entre leur insécurité et leur tentative de faire bonne figure qui crée une irréalité constante, « cette maladresse gênée qui se fait passer pour des aspirations pornographiques (“As-tu déjà fait un trip à trois ?” “Non, c’est plus comme un de mes buts.”). »

Les sujets qu’aborde Greif sont communs, populaires, sans pourtant que l’essayiste les prenne moins au sérieux, sans qu’il les transforme à tout coup en œuvres libératrices ni qu’il les prive d’une signification plus large. Il me semble qu’il manque encore de penseurs faisant ce pari ici, celui d’être attentif à ce qui nous entoure sans hiérarchie préétablie, en tentant d’expliquer avec les armes de la théorie critique ce que l’existence de ces phénomènes révèle de notre société, et surtout de nous.


Mark Greif, Against Everything, Pantheon Books, New York, 2016, 320 p.


Laurence Côté-Fournier a complété un doctorat en littérature française et collabore régulièrement au Cahier critique de Liberté.