Mourir en grande pompe

Le dernier roman de Julie Mazzieri, La Bosco, poursuit dans la même veine grotesque qui a fait le succès de son premier livre, Discours sur la tombe de l’idiot. Le lecteur aura d’ailleurs le plaisir de croiser, sous forme de clin d’œil, le canevas inaugural de l’idiot jeté dans un puits, résumé qui apparaît sur la page du journal local que lit le jeune Charles Bosco. Ce nouvel épisode du village de Chester raconte la courte cavale du père Bosco qui se sauve de l’enterrement de sa femme. À l’enfermement et à la fixité du roman sur l’idiot répond la mobilité du second, qui est une variation minimaliste et comique sur le roman de la route. Ce récit de cavale rejoue, sur un plan humoristique, l’errance posthume de la suicidée enterrée sans sa famille. Cette rare œuvre ludique de la littérature québécoise contemporaine s’inscrit dans une culture populaire et comique. L’univers romanesque de Mazzieri est en effet en adéquation avec un écosystème culturel particulier, celui du carnaval.

Temps de réaffirmation de l’identité collective et des fondements culturels de la vie sociale, le carnaval est un moment de réjouissances festives, de relâchement des contraintes civilisationnelles, de renversement des hiérarchies. Ses rites, pratiques et langages transmigrent, depuis le Moyen Âge, dans la langue littéraire. De Rabelais à Shakespeare, en passant par Molière, Hugo, Zola, Dostoïevski, la littérature récupère la perception carnavalesque du monde, dont le propre est de faire entendre, à côté de la culture officielle, sérieuse et légitime, monologique, les voix d’une culture comique populaire, celle, polyphonique, de « la place publique » liée au « caractère spécifique joyeux de la fête (et non de la vie quotidienne) », comme l’a montré Mikhaïl Bakhtine dans Poétique de Dostoïevski.

On peut dire que La Bosco présente de nombreux traits propres à cette carnavalisation littéraire. À la « vie officielle », morne, rigide, pénétrée « de dogmatisme, de crainte, de vénération, de piété », qui pourrait correspondre à l’attitude traditionnelle de recueillement, de réserve et de silence attendue lors des funérailles de Suzie Bosco, le père, Jacques, choisit plutôt une seconde voie, celle de la vie « de carnaval et de place publique, libre, pleine de rire ambivalent, de sacrilèges, de profanations, d’avilissements, d’inconvenances, de contacts familiers avec tout et tous » (Bakhtine). D’où le fait qu’il a souillé son habit propre de deuil (« vie officielle ») d’une « traînée sombre [de pisse] sur son pantalon » (« vie carnavalesque »).

Jacques, le nouveau veuf, on le devine, est un (trop) bon vivant, qui mange comme un glouton et qui boit tout son soûl; bref c’est un homme blagueur et un raconteur d’histoires, un héros populaire et rabelaisien. Le bouffon patriarche célèbre le triomphe du boire et du manger en donnant un banquet dans une auberge miteuse en l’honneur de sa défunte femme. Ce potlatch, apothéose de consommation de la chair et régalade digne des repas de Grandgousier et Gargantua, est une jouissance partagée entre hommes goulus et ivrognes qui ont un goût prononcé pour la mangeaille la plus grasse et pour les boissons alcoolisées.

Le père s’apparente également aux typiques abuseurs abusés. Mangeant de la misère, il régale pourtant, dans les auberges et restaurants, ses proches et des inconnus, mais le fait en se sauvant, au moment de régler l’addition, comme un voleur. Ce geste de défiance se retourne contre lui, puisque, lors du dernier repas, non payé, de la veille, la serveuse lui lance une malédiction qui achèvera la Bosco. Propre à rien, endetté, ivrogne, le père est un héros de ces pays de cocagne où il est interdit de travailler et où l’argent tombe par magie du ciel.

De son côté, la Bosco est connue, de son vivant, comme une sacrée joueuse de parchési, jeu dans lequel il s’agit de « se rendre au ciel » au moyen d’une plateforme en croix. Détestant perdre, elle va damer le pion à toute la famille et s’y rendre littéralement la première.

Réclamant des obsèques fastueuses, la morte a droit, au lieu de la consécration souhaitée, à un cortège de carnaval et à un enterrement fait à la diable. Mal arrangé par l’embaumeur, le cadavre de la Bosco est grotesque : corps en morceaux recollés, mamelon apparent, peau bigarrée, la défunte est de surcroît gréée de boucles d’oreilles, sertie d’un luxe de pacotille, maquillée et peignée comme jamais. La reine de la fête macabre est aussi une mère « folle à lier », dont la terrible « hure » et le masque macabre apeurent les visiteurs au salon funéraire. Elle est en effet ratée, ce qui, dans son cercueil, la fait vociférer :

Ils m’ont bâclée! Les salauds! Les porcs! Ils m’ont botchée! Bande de tabarnaks! Maudits chiens sales! De la paille! Ils m’ont rentré de la paille, hurlerait-elle en glissant ses mains sous le couvercle du cercueil pour mimer le geste obscène. Ils m’ont empaillée! Empaillée! Comme un renard!

La morte apparaît en figure d’empaillée, sur le modèle de ces mannequins de paille ou de ces « paillous » et « pailhasses » qui, bourrés et farcis de paille et de boue, défilaient dans les carnavals locaux d’autrefois. La gouaille d’outre-tombe et le « geste obscène », ancrés dans des fonctions corporelles que le processus de civilisation a progressivement reléguées dans les coulisses, offrent une variation sur « l’âme en pet » / en peine. La scène inaugurale et hilarante actualise en effet une inversion parodique de la circulation du souffle spirituel. Oui, on peut dire que la Bosco se retourne dans sa tombe et ne se « repose pas en paix » / en pet, car elle a le feu au cul.

Jeux de mots scatologiques, comptines, insultes, oralités populaires sont la manifestation verbale d’un univers culturel composite. Le texte fait coexister des micro-mondes langagiers qui se traduisent par exemple par la présence de l’oralité villageoise, du verbe festif et indiscipliné dans l’écrit littéraire du récit (où prime ici l’imparfait), mais surtout par l’irruption d’une langue carnavalesque où les mots à double entente fusent de toutes parts.

C’est par exemple la variation sur le mot « tombe » qui sert de terme conducteur entre les deux œuvres de Mazzieri : de la tombe de l’idiot à la tombe de la Bosco. La polysémie et l’homophonie de cette tombe autorisent de jouer, encore un peu, avec les mots et la mort. La bonne femme se suicide en se laissant tomber de la fenêtre de sa chambre. Le père trouve que la série de « badloques », cumulant la perte de son camion et la mort de sa femme, « ça tombe mal. Ça tombe vraiment mal… » C’est aussi lors de la cavale que Charles, le fils, se questionne sur le fait curieux que les anciens employeurs de sa mère ont enterré leur piscine, ou que le père semble vouloir enterrer un magot pendant qu’on met la défunte en terre. Décidément, il y a, dans ce roman, plusieurs fossoyeurs.

C’est enfin l’univers enfantin de la comptine, qui est carnavalisée par la langue du texte. La mère folle revient hanter son époux qui l’a mal enterrée : « Tu dors, mon gros crisse? Pis mes cloches? Qui va les sonner? Mes fleurs? Hein, mes fleurs? Pis mes boucles d’oreille? À qui tu vas les donner? » Le livre se ferme sur ces paroles chantées sur l’air connu de Frère Jacques, qui berce les « rêves ridicules » hantant le sommeil de l’ivrogne. Le tout résonne comme une magnifique inversion de l’expression réveiller les morts.

Loin des pompes de l’Église se dessine l’enterrement farcesque de la Bosco. Ce n’est pas la pratique ordinaire des rites ni le déroulement conforme des règles coutumières qui intéressent le roman en général, et en particulier celui de Mazzieri. Dévoyé, déréglé, parodié, avili, le rite de la tradition est mis à mal et est tourmenté par d’autres manières de faire les morts. Offre-t-il une remise en ordre sociale et symbolique? Il faudra attendre que le père cuve son vin pour le savoir ou que l’écrivaine décide de poursuivre (on le souhaite) l’histoire de cette drôle de communauté dans un prochain livre. Dans tous les cas, l’excès du rite et du rire, l’aspect ludique et pathétique, la dérision noire et mélancolique à l’œuvre dans l’« odyssée à travers la campagne » des Bosco font de ce délectable roman une joyeuse facétie. Non, le carnavalesque n’est pas mort.

Julie Mazzieri, La Bosco, Héliotrope, 2017, 122 p.


Chargée de cours au département d’études littéraires de l’UQAM, Sophie Ménard est spécialiste de l’ethnocritique de la littérature et des arts.