Vive la différence?

The Shape of Water [La forme de l’eau], Guillermo del Toro, États-Unis, 123 min., 2017

C’est une romance à l’eau de rose verdâtre et visqueuse. C’est Amélie Poulain en Amérique qui craque pour une Créature des marais. C’est une Belle en manque de sexe qui bave pour une Bête en suit de latex. C’est l’homme-poisson échappé de son continent pour émotionner les enfants. C’est un Splice ou un Splash qui nous éclabousse de bons sentiments. C’est une Leçon de piano estropiée de fausses notes. C’est une pub de Jell-O de deux heures qui nous tombe sur le cœur. C’est un conte mièvre comme on en compte des centaines. En somme, ce n’est rien de nouveau. C’est même quelque chose de passéiste, de rétrograde et de réactionnaire. C’est une fable, a-t-on dit, sur les marginaux et, en effet, del Toro les coince dans les marges de son scénario. Prétextant faire un film sur la différence, il préférera, comme son protagoniste masculin, fermer les yeux sur les inégalités et les répressions qu’il évoque timidement pour se complaire à fond dans l’univers scintillant et aseptisé des comédies musicales insignifiantes et vernir la fadeur de son propos de couleurs chatoyantes.

Le réalisateur donne la parole à une muette – naïve, rêveuse et charitable – qui ne peut cependant être comprise autrement que par le truchement des sous-titres ou la traduction de ses pairs. Non satisfait de la priver de la parole, il la prive aussi d’époux et d’esprit. Tous les matins, notre célibataire gobera ses œufs à la coque – un régime unique pour un personnage simpliste – et arrivera à l’usine avec un air ahuri, comme si la perspective de laver les chiottes une fois de plus l’emplissait d’un émerveillement qui lui faisait oublier de contenir sa joie et de puncher sa carte. Elle y retrouve sa collègue, une Afro-Américaine bien en chair et forte en gueule, flanquée là pour tenir tête au patron phallocrate en roulant les yeux et en levant le ton. Pour marquer l’opposition et faire croire à son humanisme, del Toro introduit ce boss misogyne qui s’introduit dans sa bonniche, une femme-au-foyer qu’il ramonera lors d’une scène inutile en la sommant de se la fermer. Il lui fera aussi perdre deux doigts (substituts phalliques), ne laissant (apparemment) aucun doute sur le camp qu’il défend.

Ce patron détestable déteste tout le monde, contrairement à Elisa, qui a beaucoup d’amour à donner. Il semble à la tête d’un important centre scientifique (dont on ignore tout). Il aurait rapporté d’un voyage en Amazonie (dont on ignore tout), une gluante créature (dont on ignore tout) qu’il attache et se distrait gratuitement à torturer (on ne sait pourquoi). Un Russe (mais qu’est-ce qu’il fait là ?!) s’y est infiltré parce qu’il convoite la bibitte (pour d’obscures raisons). Elisa, qui passait par là le balai, s’entiche de l’enchaîné (sans plus d’explications), lui fait bouffer des œufs, écouter du swing et voir la lumière (mais on n’y voit toujours pas clair). D’où vient la bête ? Qui est-elle ? Pourquoi l’a-t-on capturée ? Que veut-on en faire ? Pourquoi la convoite-t-on ? Toutes ces questions sont inutiles puisque le propos semble ailleurs : la bête est différente. Elle est exclue, ostracisée, détestée… comme Elisa-la-muette, comme Zelda-la-Noire et comme Giles-le-gay, le peintre septuagénaire qui habite dans l’appartement d’en face. Et le problème de cette Forme de l’eau émerge enfin.

On se dit qu’un vieil homo, c’est parfait, dans un film sur la différence, de surcroît quand on l’évoque à coup de traits subtils et qu’on n’en fait pas un plat. Mais voilà que tout s’effondre au mitan du film. À la 45e minute, Elisa décide de sortir la bête de sa flaque. Elle en est amoureuse (oui ! oui !). Déployant un discours installant l’axiologie en regard de laquelle on pourra juger et de la quête et du film, elle tentera de convaincre son voisin de l’aider, lequel s’y opposera beaucoup trop longtemps et avec beaucoup trop d’insistance (pour que le procédé ne soit pas louche) : « Je bouge ma bouche comme lui. Je ne fais aucun son comme lui. Quand il me regarde, il ne sait pas ce qui me manque… que je suis incomplète… il me voit pour qui je suis, comme je suis… » On voudrait nous tirer les larmes, mais c’est un truc de mise en scène trop éculé pour nous émouvoir : un personnage qui, tentant en vain d’en convaincre un autre, le laissera partir pour mieux le laisser revenir, transformé qu’il sera par une situation qu’il aura lui-même vécue et, du même coup, qui lui fait comprendre la justesse de la proposition.

Notre homme reste sourd aux supplications de la muette et court au Dinner s’empiffrer de tarte à la lime dans le seul but de cruiser le petit blondinet qui la lui sert et qu’il croit être « de la famille ». Or, après avoir posé sa main sur la sienne et constaté que le jeune se crispe, il se rétracte subito, admet son erreur et vient du même coup de sentir la violente exclusion que la bibitte éprouve. Comme si ce n’était pas assez clair, un couple d’Afro-Américains entre au même moment pour s’installer, peinards, au comptoir, et notre homophobe de service les somme de quitter le resto, qui n’accepte pas les Noirs non plus. Un film sur la différence, vraiment ? Un film qui, à ce point de son récit, instrumentalise les gays et les Noirs dont il se prétend, par la voix de sa muette, être le porte-parole ? Des exclus qui ne sont là que quand on en a besoin, qui entrent dans l’histoire pour en être derechef exclus ? Qu’importe, notre vieillard, transformé, pédale jusqu’à la maison et accepte le contrat de l’ouvrière (autre figure d’exclus à laquelle le film ne daigne pas, non plus, s’attarder).

Elle le ramènera donc à la maison, son monstre. Ils vivront, pour le temps qu’il reste, une histoire d’amour aussi absurde qu’abjecte. Car cet « Autre » sera, lui aussi, nié. Jamais la sauveuse ne le questionnera sur sa provenance, son passé, ses craintes, ses rêves, ses projets. Je ne m’intéresse à lui que tant qu’il ferme sa gueule et ouvre sa fente ; il n’existera – comme le patron de la boîte d’ailleurs – que par le membre viril qu’il cache sous ses écailles et dont le déploiement sera savoureusement mimé par mesdames. Poursuivie (on l’apprend avec stupéfaction) par la police (mais d’où sort-elle ?!), la mascotte aux pouvoirs magiques (il n’est jamais trop tard) entraînera sa sauveuse dans son pays, tout au fond des mers, où ils croupiront dans une eau que plus rien ne troublera. Nous finissons le film, à l’instar de sa protagoniste, muets et hébétés.


Jean-Marc Limoges est membre du comité éditorial de Liberté