Le roi (extrait)

T

u n’étais pas grand-chose. Tu es parti parce que tu n’avais rien à perdre. Pour oublier une fille. Pour que la fille t’oublie. Ou parce que ça pourrait faire bien sur le CV.

Maintenant, chez Oxxo, au parc, dans les toilettes publiques, on te demande d’où tu es. Ça te fait un velours. D’en parler, de dire (de te vanter) que tu viens du paradis, là où l’argent vaut quelque chose, là où les salaires permettent de voyager, là où la corruption n’existe pas, ou si peu, là où personne n’est trouvé, le matin, pendu à un viaduc ou à un arbre, un sac sur la tête, les pantalons baissés. Et tu sais que ça aura son effet. Dès que tu nommeras ton pays magique, les cœurs s’illumineront, así es pues et tu n’y es pour rien alors pourquoi ne pas en profiter, en jouir, par la bande obtenir un emploi prestigieux (au musée Tamayo nous n’embauchons que des gens de la plus grande qualité) qui mènera, pour peu que tu te donnes, à des contacts haut placés, dégoter l’appart de tes rêves (tu ne connaîtrais pas quelqu’un como tú, ya sabes, tengo otra depa más para rentar) et ensorceler cette belle fille inespérée (muero por salir con un güerito de ojos azules).

Bref, tu es devenu quelqu’un. L’étranger qu’on invite aux fêtes. Un habitué des cantinas trop chères. Le client poli (sexy) qui refuse de manger épicé. Celui dont on s’occupe, celui dont on se préoccupe. Tu es une sorte de dieu, un dieu aux cheveux blonds qui ne se fait plus bronzer, un trophée que l’on se dispute, un passe-partout pratique. On cherche à te mentionner, à placer ton nom étrange (sexy) dans les conversations en feignant l’habitude, l’amitié ordinaire, de todos eres el cuate. On te supplie, dans les bars où il y a file, de passer en premier : al güero sí le damos prioridad. On veut partager ton lit, on veut te mordre, te dévorer, se remplir de toi, car peut-être qu’à force de te toucher on parviendra à te ressembler. Est-ce que ta peau, pâle comme elle est, se confond à la blancheur des draps ?

Le roi.
Tu es le roi.
Tu t’y fais vite. Et ça te convient.

Bien sûr, il y a des inconvénients. Le pays vient à te manquer : ses plats, ses vins, sa ponctualité, son organisation fidèle. Et certains protocoles, ici, te sont difficiles à assimiler. Au marché, à supposer que tu y ailles de temps en temps, que tu ne délègues pas la tâche à une employée, tu ne sais jamais si les fruits, les légumes, les épices valent pour toi la même chose que pour les autres. Tu tentes de lire une hésitation, un pli de la bouche qui trahirait l’inflation subite à la vue de tes yeux clairs, à l’écoute de ton accent qui tranche la mélodie des mots, et tu déplores à voix haute, dans ta langue, que les prix ne soient pas affichés. Dans les peseros, à supposer que tu y montes de temps en temps, que tu n’aies pas de chauffeur privé, tu oublies qu’il faut mentionner ta destination pour que le conducteur fixe ton tarif. Certes, on est indulgent avec toi, souvent on se contentera de ton ¡hola! naïf et des pesos que tu auras bien voulu tendre, on te prendra pour un touriste, mais d’autres chauffeurs ne verront pas ça d’un bon œil, te crieront dessus. À l’avenant, tu oublies qu’il faut descendre par l’arrière, à défaut de quoi tu risques de recevoir des foudres – ce sont, dans la majorité des cas, les mêmes êtres bourrus qui s’énervent deux fois de suite. Aussi évites-tu les peseros (et le métro, et le métrobus) : leurs trajets que tu crois aléatoires, les écarts au code de la route, les sièges défoncés, les usagers qui te dévisagent, tout ça te rebute, ne te fait pas sentir le bienvenu (t’effraie). Il y a tant d’endroits où tu ne vas pas. C’est que la bulle de privilèges qui entoure ta personne n’advient que dans certains quartiers. Au reste, tu ne te mêles pas. Mais tu ne penses pas à ça, tu ne te rends pas compte.

Tu ne sais pas.

Ton seul agacement véritable, c’est la médiocrité du service à la clientèle. L’indigence ! que tu dis. Et parfois donc, à la caisse du Soriana, le roi fait un scandale.

Le prix affiché sur les céréales n’est pas celui que scanne le lecteur. ¿Cómo? ¿Otra vez? Pasa seguido, ¿verdad que sí? Tu prononces trop clairement verdad, tu n’as pas compris, ne comprendras jamais, qu’à trop prononcer certaines consonnes tu dresses des kilomètres de distance entre toi et le caissier, le caissier qui demande une vérification de prix, fait soupirer la file de dix-sept personnes derrière, et tu attends. Tu attends. Tu attends jusqu’à ce qu’on te confirme : vous avez raison, oui. Le prix était mal indiqué sur les tablettes. On te le dit platement, sans excuses, ce sont des choses qui arrivent, on veut maintenant savoir si tu vas garder l’article ou si tu veux qu’on l’élimine de ta facture. Ébahi la première fois, simulant l’ébahissement les fois prochaines, tu réclames que le prix affiché soit respecté, argumentes qu’en réalité on devrait t’offrir cette boîte de céréales, offrir comme dans donner, gratuitement oui car on le fait dans ton pays (ça n’arrivera pas), et plus tu t’énerves, plus tu approches de l’insulte, nos roban, malditos ladrones, plus les clans se divisent : ceux qui te regardent, amusés dans leur for intérieur mais dont l’absence de sourire t’ordonne d’en finir, vas-tu prendre ces céréales ou quoi ?, et ceux qui regardent à terre par politesse, pour t’épargner leur dégoût, car celui qui se fâche est celui qui a perdu.


Françoise Major est rédactrice et réviseure pigiste. Elle habite à Mexico depuis cinq ans. Elle est l’auteure de Dans le noir jamais noir (La Mèche, 2013), pour lequel elle a remporté le prix Adrienne-Choquette 2014. Ce nopal où l’aigle a mordu le serpent paraîtra chez Le Cheval d’août à l’automne 2018. Elle écrit parallèlement un livret d’opéra avec le compositeur Gabriel Dharmoo, qui sera présenté par l’Ensemble Paramirabo en avril 2018.