Ce qu’un corps nous révèle

Le débat entre les artistes qui se réclament de l’imaginaire et ceux qui se rangent du côté du réel ne m’a jamais passionnée, mais j’avoue une certaine irritation lorsqu’un des chantres de la puissance de l’invention vante la supériorité de sa pratique en jouant la carte de la sortie de soi qu’il ou elle a accomplie, cet acte prodigieux qui consiste à façonner de toutes pièces des êtres et des situations. Moi aussi, je suis éblouie lorsqu’un romancier parvient à nous faire croire à tout un monde qui n’a rien à voir avec sa propre vie ; il y a effectivement quelque chose de miraculeux dans ce talent. Simplement, la plupart du temps, la magie n’opère pas : les personnages tombent à plat, les retournements semblent là pour ne pas trop décevoir les attentes de lecteurs qui veulent du suspense, et le style arbore l’esthétique prévisible des élèves appliqués – pas trop lyrique et pas trop chargée, quelque chose de sobre et de bon goût où rien n’accroche. Trop souvent déçue, je me frotte de moins en moins souvent à ce type d’œuvres dont la nécessité ne m’apparaît pas toujours clairement.

Tout dépend évidemment de ce qu’on cherche en lisant. En musique comme en littérature, je n’ai jamais été éblouie par la virtuosité. J’ai d’abord été émerveillée par les arts à cause de ce qu’ils pouvaient révéler du monde ; en cela, je les aime comme j’aime les sciences humaines, c’est-à-dire comme des instruments de connaissance, plus proche par mes intérêts de la sociologue ou de la psychologue que de l’ingénieur ou de l’architecte. À ce titre, les œuvres qu’on peut regrouper sous la bannière très large de la « non fiction » ont pris une place de plus en plus grande dans ma vie au fil des années. Leurs ratages me stimulent souvent davantage qu’une semi-réussite romanesque, parce que les malaises ou les agacements que ces œuvres suscitent sont rarement dissociables de questionnements esthétiques, éthiques ou intellectuels auxquels le réel ne cesse de me confronter même une fois la lecture terminée. C’est donc d’abord à ce qu’on peut associer aux pratiques journalistiques, essayistiques et documentaires, en littérature comme au cinéma, de l’autofiction aux capsules YouTube, que je consacrerai cet espace de réflexion dans les prochains mois : tout ce qui prend directement le réel comme matière.

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Le militantisme pour la diversité corporelle, ancré dans une approche moins mièvre que celle des publicités Dove et moins hypocrite que celle des magazines féminins, a gagné en importance dans les dernières années. Même si tout n’est pas au beau fixe, on a réussi à dévoiler au grand public qu’il existait une telle chose que la « grossophobie » et qu’il ne suffit pas d’évoquer un gros pour qu’une blague soit bonne. Cette transformation est notamment survenue par l’exposition de la réalité quotidienne des personnes obèses, en dehors des considérations moralisatrices liées aux diètes ou à la santé publique, les angles privilégiés par les médias. Ainsi, au Québec, le blogue dix octobre, de Gabrielle Lisa Collard, relate avec verve les combats, les colères et le quotidien d’une femme « Taille plus ».

Aux États-Unis, cette année, c’est le récit Hunger de Roxane Gay qui a occupé le devant de la scène à ce sujet. J’ai découvert Gay avec cet ouvrage, mais ce n’est pas rendre justice à son œuvre que de l’associer à ce seul titre, Bad Feminist et Difficult Women ayant auparavant cimenté la réputation de la professeure d’université. Hunger est le récit d’un rapport au monde déterminé par le fait d’être constamment jugée, exclue, humiliée en raison du corps excessif et incontrôlable dont l’auteure est prisonnière depuis ses douze ans. Gay l’avoue dès les premières pages du livre : elle a déjà pesé 577 livres, un chiffre qui la place dans une tout autre catégorie que celle des femmes dites « rondelettes » parce qu’elles souhaiteraient – ou qu’on leur conseille de – perdre trente ou quarante livres pour avoir le beach body des affiches publicitaires. Gay entre dans le groupe des obèses morbides et à ce titre, aucune honte, aucun jugement ne lui a été épargné, dans ses relations amoureuses comme dans ses rencontres professionnelles. Le rejet ne surprend pas dans ces domaines particulièrement impitoyables, ce qui n’empêche pas qu’il soit important de rappeler son étendue et ses conséquences dévastatrices. Mais Gay nous fait aussi voir notre monde autrement par ses descriptions déprimantes de tous les endroits où son corps se révèle inadapté et inadéquat, ces restaurants, avions et théâtres où les chaises sont trop étroites pour l’accueillir et où elle ne peut être présente qu’au prix d’humiliations et d’efforts constants. L’espace public n’est pas conçu pour un corps comme le sien et tout vient le lui rappeler, les meubles qui s’effondrent sous son poids comme les inconnus qui se permettent d’enlever des aliments de son panier d’épicerie.

L’histoire de Gay est d’autant plus tragique que son obésité est indissociable d’une expérience traumatique. La faim insatiable qui a fait croître son poids d’une manière fulgurante est apparue après un viol collectif orchestré par le jeune homme de bonne famille dont elle était éprise. Elle n’a rien dit de cette journée infernale à ses parents, des immigrants haïtiens aimants et dévoués. Horreur de plus, l’adolescente a été étiquetée « salope » à l’école après que ses bourreaux ont raconté leur version des événements aux autres élèves. Son quotidien est devenu insupportable. Rendre son corps repoussant, indésirable, est devenu une stratégie de survie, solution désespérée pour éviter une nouvelle agression.

Le livre de Gay se range dans la catégorie des ouvrages confessionnels et des témoignages, de ceux qui éveillent la suspicion en raison de la place qu’ils font aux drames et aux épanchements, appâtant le voyeur caché dans le lecteur. Ce sentiment n’a d’ailleurs pas été complètement absent de ma lecture de Hunger. Le livre est bouleversant et très difficile à délaisser. Sa langue simple et directe privilégie le contact immédiat avec le lecteur. Roxane Gay est une essayiste qui assume volontiers son côté pop : on le voit notamment par les références qu’elle utilise dans Bad Feminist pour construire ses réflexions, des émissions culinaires aux films de Tarantino. Dans Hunger, elle parle longuement de son obsession pour les émissions de téléréalité liées au poids, celles qui mettent en scène des gens obèses qu’on pousse à perdre leurs kilos comme The Biggest loser, mais aussi celles qui, comme My 600-lb Life, décrivent le quotidien sombre de gens réduits à l’immobilité par leur masse corporelle excessive. J’ai déjà regardé ces émissions durant mon adolescence, et je confesse que la lecture de Hunger me rappelait cette sensation de fascination, de compassion, mais aussi de soulagement honteux – ma vie n’est pas si difficile que ça – que leur visionnement provoquait, sentiments intrinsèquement liés à ce genre de programme.

D’autre part, la question capitale, celle de savoir ce que me léguait cet essai comme matière à penser, n’a pas toujours trouvé de réponse claire. Gay ne prétend pas faire une analyse sociologique des causes de l’obésité, de son lien avec la pauvreté par exemple : elle ne cherche pas à formuler de discours totalisants sur ce qui fait en sorte que tant de gens sont en surpoids ou sur les politiques publiques à modifier pour plus d’inclusion. Elle-même vient d’une famille relativement privilégiée où l’on mangeait sainement, et elle ne prétend pas parler au nom de gens défavorisés, ceux n’ayant reçu aucune éducation sur la diététique ou vivant dans des déserts alimentaires. Gay avoue aussi être une avocate ambivalente pour les mouvements d’acceptation de soi qui valorisent l’obésité – elle n’aime pas vraiment son corps, qui demeure une scène de crime liée à son viol. Toutefois, elle ne veut pas non plus tomber dans les discours pathologisants, remplis de statistiques, de ceux qui souhaitent enrayer ce fléau et qui ne mettent l’accent que sur la perte de poids. L’obésité existe, et devient souvent une composante fondamentale de l’image de soi des personnes qu’elle touche, que ces gens le souhaitent ou non, puisqu’on ne leur laisse jamais oublier leurs kilos en trop. La démarche de Gay en est plutôt une de dévoilement de ce que cette identité implique. Elle-même raconte avoir compris l’importance de l’accessibilité, qu’on soit sourd ou paraplégique, à cause des difficultés pratiques rencontrées maintes et maintes fois sur son chemin. En cela, lire Gay permet certainement de favoriser les prises de conscience. Toutefois, cela signifie aussi que Gay se limite parfois à l’anecdote, comme lorsqu’elle décrit longuement les types de menus qu’elle compose grâce à un traiteur.

À ce titre, la position de celle qui critique une entreprise aussi compromettante, aussi honnête que celle de Gay est malaisée – on peut rétorquer que d’oser en dire autant fait déjà œuvre utile. Néanmoins, l’essai, ici, ne saisit pas toutes les occasions de gagner en ampleur, en force et en ambiguïté. Je ne sais si j’attendais plus de style ou de réflexion, sans doute un peu des deux. Qu’attend-on, au final, d’un témoignage ? Quels critères doit-on employer pour le juger ? La réception enthousiaste, parfois passionnée du livre de Gay montre à tout le moins que pour plusieurs personnes, l’exposition de la réalité des personnes obèses constituait déjà une forme de libération.


Roxane Gay, Hunger: A Memoir of (My) Body, HarperCollins, 2017
Roxane Gay, Difficult Woman, Grove Press, 2017
Roxane Gay, Bad Feminist : Essays, Harper Perennial, 2014


Laurence-Côté Fournier a complété un doctorat en littérature française et collabore régulièrement au Cahier critique de Liberté.