Le passé digne de comparaître : attention aux monologues

Liberté logo L

Dans leur intervention récente dans l’agora, Jonathan Livernois et Martin Pâquet ont réussi à mettre en mouvement une réflexion qui frôlait l’affirmation monologique de par l’univocité des points de vue présentés dans l’article d’Hélène Buzzetti, soit ceux de Gérald Allard, Éric Bédard et Jordan Peterson. Il faut les en remercier. Mais si la pensée est mise en péril par ce type de monologue univoque, et si le développement de la pensée dépend en grande partie de sa dimension dialectique, il faut se rappeler, comme l’a écrit Aquin dans les pages de Liberté, que « la vraie dialectique est dialogue et non pas parallélisme de deux monologues »[1]. Cependant, déjà dans la formulation de ce que Livernois et Pâquet considèrent être les deux thèses de ces trois messieurs, il me semble que leur intervention est malheureusement dépourvue de cette « efficacité dialectique » tant nécessaire, malgré la justesse générale de leur position. En effet, l’essentiel de leur commentaire porte sur les affirmations stupéfiantes et provocatrices de Gérald Allard et Jordan Peterson. Or derrière ces deux intervenants, s’en cache un troisième, Éric Bédard, avec qui, à mon avis, il est possible de réfléchir, malgré les limites de l’expression de sa position.

Bien que les auteurs fassent écho à ses mots deux fois (la notion que notre rapport au passé soit « malsain » et « Il est donc moins question de régler des comptes avec le passé… »), rappelons-nous ce que Bédard nous dit. Tout d’abord, notons d’emblée qu’il ne considère pas que notre rapport au passé est « malsain », bien qu’il soit problématique; c’est bien plutôt « un changement d’attitude par rapport au passé » qui l’est :

« L’usage public du passé, autrefois, en était un où on survalorisait peut-être les héros, les grands personnages, et où on se sentait trop petit face au passé. […] Mais aujourd’hui, on est dans l’extrême inverse. On se sent supérieur face au passé. » […] Selon l’historien Bédard, « ça manque d’équilibre. »

Ce qu’il y a ainsi de malsain dans ce changement, c’est que nous sommes passés d’un extrême à l’autre : de la vénération et  la glorification à l’exécration et au mépris; et ce qui manque dans ces deux attitudes, c’est une espèce « d’équilibre » dont la nature demeure malheureusement, dans le cadre de l’article, indéfinie.

Éric Bédard mentionne que notre ancien rapport au passé avait comme effet de « créer des inhibitions » et qu’il empêchait de nous croire capable de grandes choses, comme si les mines de la grandeur et de l’ambition avaient été entièrement vidées de leurs richesses.

L’autre extrême, nous dit Bédard, n’est pas non plus sans effet :

« La posture d’aujourd’hui est une sorte de supériorité morale face au passé. Les gens d’hier étaient dans une sorte de grande noirceur généralisée. […] Mais aujourd’hui, […] on se sent supérieur face au passé. [Et il y a un risque de devenir complaisant envers notre époque, rajoute la journaliste.] […] On est dans […] la supériorité morale avec ces demandes de pardon à répétition. »

Notre posture présente au passé en serait donc une qui nous empêcherait de voir les éléments moralement problématiques du présent, étant obsédés par les péchés de nos ancêtres et par l’idée de demander pardon.

À fin de clarification, je trouve personnellement suspect un des soucis qu’évoque M. Bédard vers la fin de l’article, soit qu’il y ait « un risque à trop s’excuser ». Je suis entièrement d’accord avec Livernois et Pâquet lorsqu’ils disent que « la reconnaissance des torts faits dans le passé est un processus ancien dans toute communauté politique » qui repose « sur le nécessaire respect de la dignité passée, présente et à venir ». Je partage également leur avis selon lequel cette « reconnaissance » contribue « à réduire les motifs de conflits sociaux et à assurer la paix civile ». Il ne faut donc pas refuser de s’excuser lorsque des gestes ayant porté atteinte à la dignité humaine ont été commis, de peur des conséquences de ces excuses. Je fais cette précision afin de bien indiquer ce que je partage avec M. Bédard, mais également ce que je ne partage pas.

Il me semble que notre rapport à notre passé est malgré tout quelque peu extrême, selon les termes qu’use Bédard, en ce qu’il paraît être obsédé par les vices de nos ancêtres. Si, avant, nous pouvions être émerveillés par la résilience, le courage, la débrouillardise, le goût de l’aventure des colons français, désormais, l’éclat de ces objets d’émerveillement ne peut que pâlir et pâtir en raison du contexte colonialiste dans lequel ces exploits ont été accomplis. En d’autres mots, il semblerait qu’il soit désormais de mauvais goût de porter attention à ces exploits, puisque ce ne serait là qu’une manière d’oublier ou d’occulter le véritable fond de l’affaire, soit notre passé colonial. Dans les deux cas cependant, il y a un geste de totalisation qui est posé : notre histoire est soit héroïque, soit délinquante; soit blanche comme neige, soit rouge comme sang.

Dans le cas de l’histoire héroïque, Bédard parlait d’un effet paralysant, inhibant, comme quoi les grandeurs du passé empêchaient de penser les grandeurs possibles du présent. Cet effet repose sur la perception d’une distance infranchissable entre nos ancêtres et nous : eux sont grands, nous petits. Bédard semble penser notre rapport présent au passé, notre rapport à une histoire qui serait délinquante, comme étant un renversement, une inversion: nous sommes grands, nos ancêtres, petits. Car en effet, dans cette optique, celui qui est en mesure de reconnaître le mal qu’il a fait est moralement supérieur à celui qui n’en a pas conscience. Est moralement supérieur également celui qui est capable de demander sincèrement pardon. La reconnaissance de notre faute et notre impulsion à demander pardon peuvent donc être comprises comme les signes d’une croyance, même si implicite, en notre supériorité morale.

Ce que je ne vois pas, cependant, c’est en quoi il y aurait, comme le suggèrent Livernois et Pâquet, une opposition ou une contradiction entre le fait de dire que « la reconnaissance des torts faits dans le passé est un processus ancien dans toute communauté politique » et le fait de dire que de demander pardon suppose une certaine forme de supériorité morale de celui qui demande pardon.

Et malheureusement, il me semble qu’autant il n’est pas faux de voir que notre présent rapport au passé nous incite à croire que nous sommes moralement supérieurs à nos ancêtres, autant il n’est pas faux de penser que, ce faisant, nous courons le risque, comme le dit Mme Buzzetti résumant le point de M. Bédard, « de devenir complaisant envers notre époque ».

N’est-ce pas de fait ce qui est en train de se produire médiatiquement? L’attention n’est-elle pas toute entière portée sur la figure du dirigeant qui s’excuse, qui demande pardon? Et de quoi est-il également question? N’est-ce pas de dédommagements et de compensations? Au-delà la question de savoir s’il est possible ou souhaitable de parler d’une compensation « financière » afin de répondre à une injustice, n’a-t-on pas là un signe de notre complaisance envers notre époque? Prenons la question autochtone qui est probablement la question la plus brûlante politiquement et qui est un exemple parfait de la complexité des rapports entre politique et histoire. Le problème n’est pas s’il faut demander pardon ou non. Sur ce point, l’intervention de Bédard, surtout lorsqu’il s’inquiète quant à la possibilité de « trop s’excuser », a le désavantage de détourner le débat. Le problème est bien plutôt le suivant : l’événement médiatique et politique, c’est la demande de pardon, c’est le geste symbolique du chef d’État qui demande pardon. L’événement important, c’est la reconnaissance de nos torts et des souffrances que ces torts ont causées. Or le problème est que cette couverture médiatique ainsi que cette obsession autour du geste de demander pardon nous font oublier une chose importante : nos torts et les souffrances que ces torts ont causées ne sont pas choses du passé; elles font partie de notre présent; non pas seulement parce que le présent résulte des actions du passé, comme le font justement  mais banalement remarquer Livernois et Pâquet, mais surtout parce que notre rapport avec les communautés autochtones en est toujours un qui est profondément injuste. La demande du pardon, la réalisation du tort causé doit en principe reposer sur l’existence d’une frontière entre ce que nous avons fait hier et ce que nous faisons aujourd’hui et ce que nous promettons de faire demain. Or ce n’est pas du tout cela qui se produit dans ce cas-ci. Nous demandons pardon pour un péché que nous commettons toujours!

L’aveuglement du rapport à notre passé me semble être là : nous nous attardons trop à la force symbolique du geste de demander pardon et occultons ainsi ce que nous devons faire collectivement afin de réellement honorer la dignité de ceux et celles qui ont souffert : ne pas continuer à opprimer leurs descendants. Ne pas répéter l’injustice. Or c’est exactement ce que nous faisons. Nous répétons l’injustice. Nous continuons à ne pas voir les peuples autochtones comme des acteurs politiques à part entière; nous les voyons bien plutôt comme étant, soit un « problème à régler » ou à « gérer », soit comme étant des victimes desquelles il faut s’occuper et à qui il faut s’excuser; des victimes qui ne chercheraient, elles, qu’à obtenir réparation ou compensation pour ce qui s’est passé.

Je ne crois pas qu’il soit totalement faux de chercher, comme le fait Bédard, une des sources de la répétition de cette injustice dans notre rapport au passé. Il semble y avoir un manque d’équilibre qui nous pousse à relire l’histoire à partir d’une grille d’analyse victimaire. Il ne s’agit pas cependant de dire, qu’au contraire, il n’y a pas eu de victimes. Il s’agit bien plutôt d’insister sur le fait que ces victimes ne sont pas que cela; qu’elles sont également et surtout des acteurs politiques à part entière; et que de reconnaître cela est quelque chose de différent que de leur demander pardon. Si le pardon est le premier pas, celui-ci n’a pas pour vocation d’être le dernier. Et l’obsession politique et médiatique autour de ce premier pas semble occulter ceux qui doivent le suivre.

Bref, le problème n’est pas que la « reconnaissance des torts faits dans le passé puisse troubler le ronron du présent ». Ce à quoi nous invitent certains éléments de la position d’Éric Bédard, c’est de reconnaître que cette « reconnaissance » puisse en fait être une excellente manière de « se complaire dans le ronron » et d’ignorer « l’objectif de toute communauté politique, celle du maintien du bien commun à travers le temps ». Or dans ce cas-ci, l’obsession avec la réponse du présent aux torts passés occulte complètement la manière nécessaire de réfléchir pour construire ensemble le futur. N’est-il pas alors pertinent de questionner, comme le fait Bédard, la place importante voire surdimensionnée que prend le pardon dans notre imaginaire politique et de se demander ce qui peut bien expliquer cette importance démesurée?

Il n’est également pas si sûr que le simple fait de questionner une pratique politique répétée et normalisée (voir la continuité entre les gouvernements conservateur et libéral sur ce point) – à savoir demander pardon – ne soit qu’une manière de « se complaire dans le ronron ». C’est peut-être au contraire une manière de se rappeler qu’il ne faut pas être dupe de nos politiques pour qui l’empressement à demander pardon ne semble être qu’une stratégie afin de camoufler la faiblesse de leur volonté politique.


[1] Hubert Aquin, « La fatigue culturelle du Canada français », paru dans Liberté, Volume 4, No 23, mai 1962, p. 300.


Patrick Renaud est essayiste à ses heures, détenteur d’une maîtrise en philosophie et étudiant à temps partiel en pédagogie de l’enseignement supérieur.