Le temps de lire

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Quelques semaines après la parution d’un numéro sur l’encombrement médiatique (ici), Liberté propose déjà sa quatrième fournée de textes sur son nouveau site web. Des textes inédits, gratuits, accessibles à ceux et celles qui croient qu’il est plus que jamais nécessaire de prendre le temps de réfléchir et de penser à ce que nous faisons, alors que tout pousse à nous faire agir de plus en plus vite, comme si cette logique d’accélération portait en elle le sésame d’un monde meilleur.

Présente dans l’espace public québécois depuis 1959, la revue Liberté pense au contraire que la lenteur a d’immenses qualités. Laisser se sédimenter les choses, leur permettre de croître à leur rythme, se dégager patiemment de formes surannées pour en inventer de nouvelles : cela ne condamne pas à l’immobilisme mais permet de faire germer de l’inédit capable de s’inscrire dans la durée plutôt que de succomber aux effets de mode.

Nous avons fait le pari, à Liberté, qu’une nouvelle plateforme numérique pouvait servir un projet éditorial presque sexagénaire qui accorde une place fondamentale à la parole libre. Cela aura certainement surpris certains de nos lecteurs, qui nous ont d’ailleurs parfois témoigné de leur préoccupation : que diable Liberté allait-elle faire dans cette galère du web? Il ne s’est pourtant jamais agi de céder aux sirènes de la vitesse et de nourrir un appétit boulimique incapable de donner forme à quelque désir. Nous ne cherchons pas à participer à une entreprise de gavage : la pensée a ses réquisits, dont le temps occupe une place centrale, et c’est au contraire faire œuvre d’élagage, de désencombrement, que de donner à lire des textes susceptibles de nous habiter et de nous permettre de jeter un regard capable de sentir le mouvement des choses par-delà la crête de l’événementiel.

Tous les jeudis (sauf quand les vacances nous assureront un peu de répit), quelques textes s’ajouteront ainsi à ce qui deviendra peu à peu une bibliothèque du temps qui passe, mais ne disparaît jamais. Il en va ainsi de la liberté quand on laisse libre cours à sa puissance créatrice : elle nourrit l’espoir, encore et toujours, même quand le ciel semble irrémédiablement enténébré.

Les dernières semaines ont permis aux proches de Liberté d’apprivoiser tranquillement notre nouveau site, qui se décline en trois parties. Dans la première, « Actualités démodées », nous proposons des textes qui refusent d’enfermer l’événement dans des catégories étroites : aux silos, qui séparent et isolent, nous préférons les coupes transversales, aptes à replacer les choses dans un horizon qu’il nous paraît essentiel de scruter, parce que le regard au long cours nous oblige à camper nos pieds dans l’ici et le maintenant, permettant de laisser monter en nous le désir sans lequel tout se referme sur le massif du néant. Rien d’étonnant, donc, à ce que les questions politiques, l’histoire et les œuvres en tous genres soient ici convoquées dans un même dessein : saisir le présent pour nourrir notre présence au monde et élargir le champ des possibles. Il n’y a d’actuel que ce qui agit dans la présent pour en faire sourdre de l’inédit : il faut garder l’œil ouvert pour le saisir quand il passe. Tout le reste n’est que billevesée encombrant une histoire qui s’incline alors sous le poids d’amoncellements de faits faisant écho à des paroles emmurées.

La deuxième partie du site, « Artistes en résistance », offre des textes de fiction et des essais concoctés par des artistes de divers horizons. Après avoir peu à peu réduit à sa portion congrue la place qu’elle ménageait jadis à la création, Liberté veut ainsi renouer avec une part essentielle de la parole, qui sait que nul réel ne peut se dénouer s’il ne peut dire les possibles qui le traversent. Les œuvres d’art qui parsèment notre site ne font d’ailleurs pas autre chose : elles nous aident, avec leur grammaire propre, à scruter d’autres mondes, en dormance, chez nous comme ailleurs. Il ne tient qu’à nous de faire affleurer ces possibles gisant partout autour de nous.

La dernière partie du site, « Agora », cherche enfin à offrir un espace de débat nourri par le sentiment que l’histoire n’est pas déjà écrite. Lieu d’échanges et de confrontations respectueuses, elle mise d’abord sur vous, amis de Liberté, dont nous espérons que vous serez de plus en plus nombreux. Aidez-nous à questionner le présent, à l’extirper de la gangue dans laquelle les modes tendent à l’enclore. Une seule adresse pour ça : agora@revueliberte.ca.

Le temps de lire n’est jamais du temps perdu, ni un temps où il faudrait mettre en berne notre rapport sensible à la richesse de tout ce qui nous entoure. L’étymologie nous apprend que lire, c’est d’abord rassembler, recueillir, puis se recueillir, dans un mouvement de retour sur soi qui est toujours une ouverture sur l’extérieur, sur l’ailleurs. Lire, c’est donc se retirer pour mieux se lier, dans un rapport à l’autre riche d’une distance qu’on creuse pour enrichir l’espace commun. C’est à cela que Liberté vous convie, plus que jamais.


L’auteur est Directeur de la revue Liberté.