Un génocide près de chez nous

Comment une société où la vie en commun se déroule de façon paisible peut-elle peu à peu se cliver ? Comment les regards peuvent-ils s’y transformer et faire du voisin l’incarnation de l’Autre, portant en lui les marques d’une différence de plus en plus insupportable ? La question nous concerne toutes et tous, ici comme en France, et dans toutes les régions du globe, en ce début de XXIe siècle. C’est pourquoi Une initiation. Rwanda 1994-2016, un poignant petit livre d’histoire sensible, qui parle d’un pays lointain et d’un fait historique majeur pourtant accueilli dans l’indifférence internationale, s’adresse à tout le monde. Mille liens à faire, enfin, ici, au Québec et au Canada, avec ce lent génocide des autochtones, toujours en cours – et dont on parle si peu, malgré les grands discours. 

L’historien français Stéphane Audoin-Rouzeau, anthropologue de la guerre au XXe siècle, nous fait part dans ce livre de son bouleversement. L’émotion est à toutes les pages : qu’elle se dise, soit décrite ou simplement suscitée par ce qui nous est donné à lire, elle surgit, explose et se transmet. Que faire, et comment faire, en historien, quand ce qu’on voit, ce qu’on apprend, ce qu’on comprend, nous prend aux tripes, au cœur de notre être d’humain, et bouleverse – pas un moment, mais une vie de chercheur, un parcours intellectuel, une vie tout court ? Cette émotion se nourrit tout au long du livre par celle des survivant-e-s, joyeux de survivre et effarés à mort à chaque fois qu’ils replongent dans les souvenirs insoutenables ; celle de l’auteur, qui décrit étape par étape, en anthropologue, sa rencontre avec le génocide, comment il a su et compris ce qui était en jeu en même temps que son devoir d’historien face à ce qu’il apprenait, au point de lui faire changer de trajectoire. Un livre à lire d’une seule haleine. 

Ce bouleversement est survenu lors sa découverte très tardive et progressive (2008-2016), sur le mode de ce qu’il appelle une initiation, du génocide qui a eu lieu au Rwanda entre les mois d’avril et juillet 1994. Un fait su, et très largement ignoré, dont Audoin-Rouzeau fait un récit passionné. Magistralement écrit, ce petit livre où tous les mots sont justes, propose « un regard de côté sur le massacre de 1994, un regard où le sujet ne s’efface pas pour se saisir de son objet ». L’auteur y expose son désarroi et sa transformation, et fait « examen d’inconscience » pour écrire une double histoire. L’essai, tricoté serré, tisse ensemble sa voix, son expérience, son bouleversement et la terrible histoire vraie qu’il retrace de façon méthodique ; s’y mêlent les questions du chercheur, mais aussi du citoyen français et de l’homme simple qui veut comprendre. Le lecteur est à son tour invité à ces voyages d’aller-retour entre Rwanda et France, à suivre les questions lancinantes qui surgissent lors de l’enquête et qui la commandent, à entrer dans ce monde de l’indicible et de l’inimaginable de ces tueries de masse où pourtant, il faut croire ce que l’on voit, et il faut dire, réussir à nommer et à relater ce que l’on apprend, ce que l’on comprend. Ne pas détourner le regard, surmonter l’assourdissement, trouver les mots.  

Comprendre l’inimaginable : comment plus de 800 000 Tutsis – hommes et femmes, vieux et enfants – ont pu être massacrés de façon atroce, par à peu près autant de Hutus, en moins de quatre mois, et pour la plupart, juste en trois semaines. Comment des gens, voisins et parfois membres d’une même famille, sont devenus des ennemis mortels – et comment cette inimitié sourde survit au génocide, la violence pouvant surgir de nouveau n’importe où, n’importe quand. Comment, ensuite, survivre au génocide : que signifie appartenir, très souvent seul-e vivant-e, à un lignage entier disparu dans le carnage, en ayant été exposé-e au meurtre de ses plus proches ; que signifie vivre avec des voisins qui ont tué et qui souvent continuent à menacer en silence. Puis, dans un tout autre registre, comprendre comment il se peut que la France et le monde aient ignoré, voire facilité en cours de route, ce génocide très prévisible. Que signifie, enfin, faire métier d’historien face à l’horreur qui doit être relatée, détaillée, expliquée, dont il est notre devoir de faire mémoire – et à propos de laquelle non seulement lumière, mais justice doit être faite. Comment faire métier d’historien alors même qu’il faut rendre justice et faire mémoire aux disparus autant qu’aux faits indicibles. 

Tout cela est arrivé près de chez nous, dit Audoin-Rouzeau. On n’a rien voulu voir, ni entendre, ni dire. Voici l’œuvre du racisme lové au cœur de soi, de chacun de nous : comme cela s’est joué au Rwanda, au milieu de l’Afrique, la France et le monde ont pu superbement l’ignorer, dans un déni qui frôle le négationnisme. Ça nous concernait moins que Srebrenica, en Yougoslavie, l’année suivante, en pleine Europe. La question centrale est donc celle de l’altérité : au-delà de celle des Africains pour les Européens, celle qui fait éclater une société en deux camps opposés. Or cette altérité était inexistante, nous dit l’auteur : la langue, la religion, le mode de vie étaient les mêmes ; des liens de solidarité éprouvés se révélèrent alors d’un coup réversibles, pour produire une violence outrancière. Voilà la particularité du génocide rwandais, qui le singularise comme génocide de voisinage[1], et où les lieux de culte, lieux traditionnels de refuge, se sont transformés en boucherie.  Et pour que la violence surgisse, il n’y a jamais une longue marche, nous affirme l’historien des guerres du XXe siècle : elle est là, toute proche, détrompez-vous. En 2017, on ne le sait que trop bien. Pour tenter de l’expliquer, il renvoie à ce nouvel ordre d’incertitude [2] des sociétés contemporaines, où la fongibilité des identités crée une anxiété permanente qui peut devenir insoutenable au point de rechercher l’ennemi invisible au sein de son corps propre. Dès lors, le corps de l’Autre peut devenir le lieu de pratiques extrêmes, au cœur du génocide : il s’agit de prouver et d’éprouver son altérité, voire de la produire, par des opérations qui visent à altérer l’ordre symbolique. Éradiquer, c’est s’attaquer toujours au lien symbolique de la filiation. Femmes et enfants sont les premiers atteints. Les victimes, mutilées, violées, massacrées devant voire sur leurs proches, mises en pièces, évacuées dans les latrines, laissées aux chiens, sont méthodiquement dépossédées de ce qui les faisait appartenir à une commune humanité. C’est à cette dépossession que les survivants doivent faire face par la suite : au regard vide, ils ou elles disent, « je ne suis rien », « je suis misérable », et peuvent revivre pendant les commémorations annuelles du génocide tout le diapason des douleurs éprouvées lors du carnage, à travers ce cri traumatique qui gèle le sang. Commémorer l’insupportable, pour ne pas oublier, mais aussi pour transmettre ce savoir, à travers des formes muséales choquantes et discutables sur les lieux de carnage, où les traces et les restes sont exposés au regard de manière plus que troublante.

Comprendre, enfin, c’est aussi restituer les responsabilités, question qui occupe une partie essentielle du livre, qui en est un des fils directeurs. Audoin-Rouzeau accuse, avec des pièces à l’appui. Au-delà des autorités rwandaises, avant tout celles françaises, et celles de l’ONU. Les autorités françaises : notamment Mitterrand et son entourage, qui savaient, pendant toute la période précédente, de 1990 à 1994, alors que le génocide était plus que prévisible ; et aussi pendant tout le génocide, où la présence des forces armées françaises n’a guère protégé les victimes, a plutôt facilité le carnage dans une complicité plus que trouble.  Cette responsabilité, très largement tue encore, constitue l’une des raisons principales pour lesquelles ce livre a été écrit. L’auteur explique comment son expérience l’a amené à réviser radicalement sa posture et sa pratique d’historien et d’intellectuel, cette position confortable de réserve et de retrait de l’espace public, en allant jusqu’à témoigner aux deux procès de génocidaires tenus à Paris, à écrire à l’Élysée, à parler aux médias. Il souligne ce qu’il vit comme un devoir historique de dire, révéler, souligner : pour rendre justice – mais aussi pour rendre possible de saisir les ressorts du déni.  

Petit livre magistral, grande leçon d’histoire : comment écrire l’histoire avec la rigueur parfaite du métier, tout en mettant au premier plan le sujet qui parle et les raisons mêmes de sa prise de parole. Montrer à quel point histoire et mémoire sont cruciales pour vivre, pour comprendre et faire comprendre, pour nouer et renouer le lien social : leçon d’intellectuel dans la cité, leçon d’humanité. 


[1] Sur cette question, voir Hélène Dumas, Le génocide au village. Le massacre des Tutsis au Rwanda, Paris, Seuil, 2014.

[2] Arjun Appadurai, Géographie de la colère : la violence à l’âge de la globalisation, Paris, Payot, 2007.


Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda 1994-2016, Paris, Seuil, 2017   


Piroska Nagy est professeure d’histoire du Moyen Âge à l’UQAM.