Le passé digne de comparaître

Photo de John-Paul Joseph Henry | Unsplash

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Le gouvernement Trudeau a récemment entrepris de dédommager de nombreux membres de la communauté LGBTQ, anciens membres des forces armées et de la fonction publique, qui ont été renvoyés pendant de nombreuses années à cause de leur orientation sexuelle. À ce titre, le reportage d’Hélène Buzzetti sur les compensations et excuses du gouvernement canadien à la suite de gestes commis par le passé (« Le prix du passé pour le gouvernement Trudeau »), paru le 2 décembre dernier dans Le Devoir, présentait des points de vue univoques sur ce phénomène. Ceux-ci peuvent se ramener à deux thèses, qui laissaient peu ou pas d’espace pour le débat. La première voudrait que, dans « ce monde plutôt rousseauiste, où la pitié pour les faibles est devenue le critère de la justice », « on se tourne vers le passé pour régler des comptes ». La seconde thèse stipulerait que ce rapport au passé serait malsain, et qu’il refléterait « une posture intellectuelle victimaire » nous transformant en « moumounes ». Ces deux thèses se méprennent à propos du phénomène de la reconnaissance des torts faits dans le passé et, particulièrement pour la seconde, reposent sur des jugements de valeur inacceptables.

La dignité humaine

La reconnaissance des torts faits dans le passé est un processus ancien dans toute communauté politique, ne tenant pas à une soi-disant supériorité du présent sur le passé qui serait le propre de notre société. Nous en trouvons de multiples exemples de l’Antiquité à la période contemporaine, en passant par les Guerres de Religion à l’époque moderne. Elle se fonde sur deux principes : le premier est d’assurer la paix civile après les conflits qui ont déchiré la communauté, le second est celui de voir dans le temps présent la résultante des actions passées. Lorsque les nations amérindiennes enterraient la hache de guerre, ou que le roi Henri IV établissait des rites de pacification entre catholiques et protestants, chaque intervenant devait porter respect aux morts avant de faire la paix. Tous ces gestes de réconciliation reposaient sur une condition préalable : la reconnaissance mutuelle des torts passés afin de restituer la dignité présente et à venir des parties en cause. En reconnaissant la personne humaine, présente comme passée, comme une fin en soi, et non pas comme un moyen dont on dispose, les responsables politiques contribuaient et contribuent alors à réduire les motifs de conflits sociaux et à assurer la paix civile. Philosophe pour philosophe, nous ne sommes pas dans un monde « rousseauiste », mais kantien, notamment avec le développement d’un système juridique international. Par exemple, le préambule de la Déclaration universelle des droits de la personne reconnaît ainsi que tous les membres de la famille humaine possèdent une dignité inhérente qu’il importe de respecter. Afin de garantir la paix civile, nos traditions juridiques et nos codes de loi s’appuient également sur le nécessaire respect de la dignité passée, présente et à venir.

Ici comme ailleurs, les politiques contemporaines de reconnaissance des torts passés se fondent ainsi sur la restauration de cette dignité des individus qui ont été lésés, puisqu’aucune paix civile n’est assurée si les motifs fondamentaux de conflits demeurent. Ce fut le cas avec la Commission Vérité et réconciliation mise sur pied par le président Nelson Mandela en Afrique du sud ; c’est le cas avec les excuses du gouvernement de Justin Trudeau au sujet de la discrimination contre les gais, lesbiennes et transgenres. Il est donc moins question de régler des comptes avec le passé, que d’éviter de régler des comptes dans le futur. Dès lors, ces politiques ne sont pas nécessairement des moyens publicitaires pour se fidéliser une clientèle électorale : elles peuvent être et sont, dans ce cas-ci, des gestes qui touchent aux principes essentiels de notre vie en communauté politique. Elles témoignent de notre sens des responsabilités civiques et de notre respect de la dignité humaine.

Une maladie honteuse?

La seconde thèse, celle d’un passé malsain et du reflet d’une posture victimaire, pose également problème. Cette thèse est carrément méprisante, puisqu’elle considère les politiques de reconnaissance comme des pathologies politiques. Pis encore, cette thèse nous empêche de comprendre adéquatement le passé et disqualifie toutes les revendications politiques actuelles, qui feraient comme la femme de Loth, changée en statue de sel pour avoir regardé vers l’arrière.

Nos rapports au passé sont complexes. Grâce à la mémoire, ils fondent nos actions dans le présent, ils transmettent nos valeurs avec le patrimoine, ils nous assurent une compréhension plus profonde de l’expérience humaine avec l’histoire. Toutefois, le passé n’est pas le lieu où l’on choppe une maladie honteuse, dont les symptômes surgiraient dans l’espace public actuel. Adhérer à pareille croyance, c’est atrophier fortement notre compréhension du passé en la soumettant aux jugements de valeur contemporains. Dès lors, c’est aussi exprimer un profond irrespect envers ceux et celles dont l’expérience humaine s’est achevée. Comme contemporains, notre responsabilité à l’endroit de cette multitude, muette et trop souvent opprimée, est entière. Assimiler les irruptions du passé à des bubons menaçant notre présent, c’est refuser d’assumer cette responsabilité; c’est également se réfugier dans un ordre idéalisé, aseptisé et tellement confortable.

Assimiler les reconnaissances de torts passés à des postures victimaires, c’est aussi disqualifier ces thèses qui ne nous plaisent pas, plutôt que de chercher à les réfuter avec des arguments valables. On ne discute pas avec des malades : on les soigne, on les traite. Ainsi, en quoi les Acadiens, dont la situation actuelle découle de l’expérience de la Déportation de 1755, auraient-ils droit à des excuses, si ces excuses sont considérées comme l’expression de « moumounes »? Les prisonniers politiques d’Octobre 1970 qui demandent réparation pour leur emprisonnement ont-ils aussi une « posture intellectuelle victimaire »? Et combien d’autres encore ?

En outre, il nous apparaît déplorable de considérer la reconnaissance des torts du passé comme une « forme de marxisme post-moderne “avec une nouvelle terminologie” », laquelle engendrerait « une trame narrative très puissante dans notre société qui présente toute la civilisation comme une bataille entre les oppresseurs et les opprimés ». Considérer Marx comme le responsable des sept plaies d’Égypte : ce sophisme de l’homme de paille opère trop souvent comme un argument massue qui n’a pourtant aucune valeur, sinon idéologique. La « bataille entre les oppresseurs et les opprimés » n’a pas attendu le philosophe allemand pour être déclarée. Et rien n’indique qu’elle ait pris fin.

En somme, on peut comprendre que, pour tel ou tel motif, l’une ou l’autre reconnaissance des torts faits dans le passé puisse troubler le ronron du présent. Ce ronron est le signe du confort des quelques privilégiés qui en bénéficient. Toutefois, il repose sur la négation du passé dans toutes ses dimensions et, plus encore, sur la flétrissure de la dignité humaine. Se complaire dans le ronron, c’est ignorer l’objectif de toute communauté politique, celle du maintien du bien commun à travers le temps. Passé, présent et futur.


Jonathan Livernois est professeur au Département de littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval.

Martin Pâquet est professeur au Département des sciences historiques de Université Laval et auteur de Faute et réparation au Canada et au Québec contemporains (Nota Bene, 2006).