Hiver suédois 

Liberté logo L

Sur le pont la silhouette disparaît dans la pénombre. Seule existe alors une braise qui flotte un moment, puis bondit d’un mètre, rougeoie plus fort, retourne tressaillir à mi-hauteur. De loin on ne peut voir, quand la silhouette repasse dans le faisceau d’un lampadaire, combien elle est élégante dans sa gabardine au col remonté, sa casquette carreautée aux oreillettes descendues. Elle s’efface de nouveau, expire dans le noir la fumée mêlée de condensation, ressurgit sous le lampadaire suivant, les épaules relevées pour l’illusion de la chaleur. Il n’y a pas de vent, pas de neige. Mais la noirceur, à cette heure en novembre, est depuis longtemps descendue sur la Suède, et quand la nuit progresse elle se fait de plus en plus lourde, on ne peut qu’y avancer penché. Le chauffeur de la seule voiture qui dépasse la silhouette durant sa traversée n’en fait pas de cas. Ses feux n’illuminent qu’un homme qui erre comme tant d’autres. Il a ses raisons de marcher comme le chauffeur a les siennes de conduire, et arrêterions-nous chaque homme bravant la nuit pour l’interroger sur sa solitude qu’on risquerait d’avoir à affronter la nôtre. Qu’il marche. 

Les hautes herbes jaunies par l’hiver émergent peu à peu le long du tablier du pont alors que Stig approche de son extrémité. Il rejoint le sol, mais le parapet s’étire encore sur quelques mètres. Il regarde autour, il n’y a rien, personne. Il s’arrête et hésite quelques minutes, ne sait choisir parmi les vides qui s’offrent à lui. La rivière était froide sous le pont, il l’avait sentie l’appeler sous son aura de brouillard. Il lève les yeux vers les bâtiments, il sait que des gens, partout autour, l’observent de leur maison éteinte, cachés derrière les rideaux, reculés de quelques pas. À Hambourg, les murs n’étaient plus que des trames de briques démises aux poutres saillant comme des fractures ouvertes. À Hambourg, il n’y avait plus de toits, on voyait les nuages à travers les fenêtres énucléées, et c’est des caves que l’observait le peuple des ruines, disparu quand les chandelles avaient été soufflées. Dans la Suède neutre, les murs et les toits n’ont pas été menacés. Stig grimpe, saute dans les broussailles, perd pied mais se rattrape au parapet de métal. La couture de sa gabardine déchire à l’aisselle. Ça n’a pas d’importance.

Une ligne de désir fend la végétation figée dans l’air gris et le mène à la rivière. Ses semelles font craquer la terre congelée, délogent des gravats qui déboulent plus vite qu’il ne descend lui-même la pente. En bas, derrière une talle d’arbustes dénudés où s’accroche un morceau de tissu, le pan d’un manteau, d’une couverture peut-être, quatre ou cinq mètres de berge sont protégés sous l’arche de béton. Les jours de pluie, on y dormirait au sec. Aujourd’hui, il neigerait si le ciel était couvert. Le crissement des bottes de Stig se réverbère sous l’arche. L’écho lui interprète les pas d’un ami. Il s’immobilise pour écouter couler la rivière, regarder les volutes de brouillard se déchiqueter après quelques vrilles, comme des doigts fabuleux. Sa respiration s’envole elle aussi, avivée par la marche, seul bruit hormis le ronron des flots.  

Ils n’y sont pas pour l’instant, mais des gens ont leurs habitudes ici. À la lueur pisseuse des lampadaires qui s’écoule de part et d’autre de l’enclave, Stig distingue du bois arsin dans un cercle de briques et de pierres. Un tisonnier de métal à une extrémité pâlie par les cendres, à l’autre tordue et coupante – un tuyau qu’on a plié et déplié jusqu’à ce qu’il lâche – tient debout, accoté sur un parpaing. Des branches et des barreaux de meubles démontés sont protégés sous une toile qu’il soulève, qu’il rabat aussi doucement qu’il le peut sans pouvoir empêcher le froissement du lourd plastique. D’autres effets sont entassés dans une penderie aux portes arrachées qu’on a adossée sur la paroi du pont, des bottes et un livre sans lacets ni page couverture, des contenants qu’il ne vaut pas la peine d’ouvrir, des vêtements. Il s’assoit devant le foyer sur la grosse pierre roulée là, n’ose pas allumer une bûche, se contente d’une cigarette. Quand les occupants des lieux reviendront, s’ils ne le chassent pas à la pointe d’une dague, peut-être s’échangeront-ils leur feu respectif, parleront-ils du roi si leur âme s’y prête. Sans doute partagent-ils des opinions similaires quant à sa nudité. Se laisser bercer par la chaleur sans dire un mot conviendrait aussi, dans la connivence des flammes partagées. Mais ils ne reviennent pas. Il demeure seul à fumer et à laisser tomber ses mégots dans le foyer éteint, engoncé dans son col relevé. Il écoute la rivière couler doucement sans la voir sous son mètre de brouillard où des visages apparaissent et se fondent en maisons et en oiseaux et en hommes apeurés, terrés sous des décombres, en nuages surtout. Sous ce brouillard pourraient flotter des cadavres qu’on n’en saurait rien, se dit Stig, ils débouleraient à l’insu de la ville dans ses canaux pour aller se décomposer dans l’abysse baltique sur un lit de drakkars vert-de-gris. Mais il n’y en a pas, de cadavres dans la rivière, car les gens n’y vont pas pour mourir, bien sûr, mais pour se nourrir et se baigner. Pour danser, pour le feu de joie du solstice, pour faire l’amour en hâte, excités par l’infraction, une bataille gagnée dans une guerre déjà perdue. Ils n’y vont pas sonder le temps ou la gloire, le temps traître sur les berges est imperceptible quand on est dépourvu de l’acuité qui fait remarquer le fil des rasoirs dépassant de la bourre des canapés les plus moelleux, leur frôlement glacial durant l’étreinte de la plus belle des femmes. La rivière le précède et coulera longtemps après lui, ce qu’il se dit en boucle durant une heure, deux, il ne le remarque pas; la gloire littéraire, quant à elle, traîtresse apparue des rafales d’une machine à écrire qu’elle a ensuite contrainte au silence, ne concède rien à sa plage nocturne. 

À Cologne, les ponts étaient au fond du Rhin depuis des années. Le génie destructeur de l’homme, en quelques secondes et au prix d’à peine une demi-douzaine de pièces d’artillerie, avait libéré la rumeur de l’eau, qui pouvait désormais danser sans entrave vers le ciel en contournant, sans s’y attarder, les ruines, les errants hâves et affamés, la cathédrale érigée sur un tas de plâtras et de corps disloqués. Quelque part sous un des cinquante ponts de Stockholm, le léger roulement de flots s’amplifie avec la réverbération sous l’arche de béton, le crescendo devient un bruit blanc qui sature l’espace, étouffe les battements du cœur de Stig. Il ne peut plus s’entendre exhaler son tabac. Dans les champs d’Älvkarleby, une autre sorte de vacarme l’empêchait d’entendre l’appel de sa grand-mère pour le dîner, c’en était un doré de végétation flattée par le vent, alors que celui-ci surgit de sa certitude de notre impuissance, des chiens des pauvres à mettre à mort, de pardons impossibles à accorder, plus fort vacarme encore qu’une tempête déferlant sur nous au milieu de l’océan quand on a trouvé, pour souffler dans la dérive, un récif de granit assez dur pour nous tenir un moment. Le brouillard en surface se tortille toujours, des courbes, des déhanchés qui jurent avec la violence du grondement, des moirés trompeurs parmi la palette des noirs. À Annemarie et à leurs deux fils, Stig a laissé l’amertume de la trahison et une avance d’argent, une dette qu’il n’arrive pas à éponger. Aucun roman à succès depuis ces cinq ans de mutisme, les barres à caractères se coincent à deux ou trois en convergeant vers le papier, et quand l’une s’y rend ce n’est pas une lettre qui imprime la feuille, mais une lame qui l’entaille. Au-dessus de la rivière, Annemarie et leurs deux grands garçons apparaissent dans le brouillard, lévitent un temps, s’emmêlent et se muent en Anita et leur bébé fille, en robes effilochées. Stig se lève et saisit le tisonnier couvert d’un film de givre, sa main glacée ne sent rien, il reste immobile, armé, devant la rivière camouflée par une ronde de fées au bal et d’artilleurs au front. Anita et leur fille ont disparu. Stig regarde derrière lui les objets inchangés, la toile recouvrant le bois à brûler, la penderie sans portes. Il n’entend rien du cri qui lui vide entièrement le torse, ni du tisonnier qu’il lance contre la paroi courbe du pont, qui rebondit dans le gravier gelé. Il remonte la ligne de désir vers la route, épaules relevées, penché contre la noirceur, et le vacarme lui emplit toujours la tête qui l’accompagne tout le long du retour. Anita et leur fille sont parties en visite. Anita a laissé la voiture dans le garage. Il y monte une dernière fois. 


Maxime Raymond Bock est écrivain. Son quatrième livre, Les noyades secondaires, vient de paraître au Cheval d’août.