James Baldwin, écrivain « Nous sommes une partie de l’autre. »

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James Baldwin est décédé il y a 30 ans, le 1er décembre 1987, dans sa maison de Saint-Paul-de-Vence, en France, à l’âge de 63 ans. Avant de voir l’excellent documentaire que lui consacre Raoul Peck, I’m not your negro (2016), je n’avais jamais entendu parler ni des livres ni de l’engagement de James Baldwin pour les droits civiques. Engagement périlleux, parce qu’il fut le compagnon de route de Medgar Evers, Malcom X et Martin Luther King. Pourtant leur aîné, il est le seul des quatre militants à ne pas avoir été assassiné, alors que son discours antiraciste, ancré dans une critique des fondements idéologiques de la société américaine, était loin de faire l’unanimité, tant du côté des extrémistes (suprématistes blancs et séparatistes noirs) que de la gauche libérale ou contre-culturelle dite progressiste. 

C’est que Baldwin, parce qu’il était écrivain et libre penseur, a très vite su décoder les « rackets » qui se présentaient au jeune homme brillant et en colère qu’il était; colère ravivée quotidiennement par une pauvreté extrême, mais surtout par le sentiment de ne pas être considérés, lui et les siens, comme des humains. Une humiliation inscrite par quatre cents ans d’histoire dans l’institution, l’imaginaire et le mythe de la toute-puissance blanche étatsunienne. Ce qui veut dire l’esclavage, le lynchage, la torture, l’absence absolue de droits fondamentaux. 

Ce refus d’humanité, c’est le sens même du racisme, qui ne peut pas être confondu avec ce que le pouvoir médiatique et politique appelle fallacieusement de nos jours le racisme. Cette confusion est terrible, parce qu’elle banalise ce qu’est le racisme réel et qu’elle constitue une dénégation des véritables enjeux sociaux qu’il cristallise. Cet aveuglement ne peut conduire qu’à l’aggravation de la violence et du chaos, à une montée aux extrêmes que nous pouvons déjà observer. Au final, cette confusion produit le racisme, l’exclusion, l’intolérance, le crime, la guerre civile. C’est exactement la leçon de James Baldwin, qui n’a cessé, dans ses écrits et son engagement, d’éveiller les consciences contre ce qu’il appelle l’innocence, le romantisme et l’irresponsabilité. 

La notion de « racket », c’est Baldwin lui-même qui l’utilise dans un essai qui remonte au début des années soixante, La prochaine fois, le feu (pour la traduction française, Gallimard, 1963). Le mot désigne couramment la criminalité urbaine ordinaire (drogue, prostitution, jeux, marché noir), mais Baldwin en prolonge le sens du côté de l’endoctrinement politico-religieux, chrétien et musulman, du dogmatisme cryptomarxiste ou de l’engouement pour les modes contre-culturelles telles la fausse révolution sexuelle. Le meilleur exemple de cette ambiguïté tient dans ce que l’écrivain rapporte au sujet de comportements durant la période du maccarthysme. Les théories de Wilhelm Reich sur la révolution sexuelle sont alors à la mode, tout comme la psychanalyse et le LSD. Baldwin raconte qu’il arrivait que des psys convainquent leur patient de dénoncer leurs amis communistes pour s’émanciper. Il remarque que certains d’entre eux, pour s’absoudre, s’engagèrent plus tard dans le mouvement des droits civiques… On ne saurait mieux décrire les conditions historiques de la rectitude morale et politique. Cet aspect de la critique échappe au film de Raoul Peak, alors qu’il confère toute sa radicalité, sa perspicacité et son souci d’honnêteté intellectuelle à la critique sociale de Baldwin. 

Il faut d’abord savoir que James Baldwin fut pasteur à un âge où son père adoptif, lui-même pasteur, pouvait encore le forcer à porter des culottes courtes, mais ses sermons étaient si inspirés que les fidèles d’Harlem accouraient pour les entendre. Vingt ans plus tard, au début des années 1960, il aura abandonné le pastorat et la religion (du moins l’Église) depuis longtemps. Il est revenu depuis peu d’un très long exil en France, son talent littéraire est largement reconnu grâce à la publication de romans inspirés de sa vie, et il est engagé dans la défense des droits civiques. Dans son essai La prochaine fois, le feu, il revient sur son adolescence pour décrire son entrée dans l’Église chrétienne d’Harlem dans les termes de la séduction criminelle, du racket. 

Un jour de la fin des années 1930, il fut présenté à un pasteur, une femme qu’il décrit comme « frappante de beauté et de dignité, dans les traits de laquelle se mêlaient l’Afrique, l’Europe et l’Amérique de l’Indien peau-rouge. » Comme cette femme a beaucoup de prestige dans l’univers religieux de Harlem, elle fait une très forte impression sur le jeune Baldwin. En le voyant, elle s’exclame : « À qui appartient ce petit garçon? » Baldwin commente : « Or cette expression, chose incroyable, était précisément celle qu’employaient les souteneurs et les racketeers [sic] de l’Avenue pour me proposer, avec autant de convoitise que d’ironie, de ‘’passer le temps’’ avec eux […] À Harlem, on trouve toujours preneur. J’eus la chance (en fut-ce une?) de me retrouver dans le ‘’racket’’ religieux au lieu d’un autre et de succomber à une séduction spirituelle bien avant de connaître aucune révélation charnelle. Car quand le pasteur me demanda avec son merveilleux sourire : ‘’À qui est ce petit garçon?’’ mon cœur répondit aussitôt : ‘’Mais à vous, bien sûr’’. » 

Ce sentiment d’être la propriété de quelqu’un ravive tout le passé d’esclavage des ancêtres de Baldwin. Or cet esclavage peut se présenter sous les traits les plus charmants, les plus insidieux. La société de consommation excelle à ce chapitre. 

Un peu plus loin dans le même essai, Baldwin commente, exactement dans les mêmes termes, sa rencontre avec l’honorable Elijah Muhammad, leader de la Nation d’islam. Homme plein de charme et de charisme, il invite Baldwin à joindre l’organisation de Chicago, qu’il devienne un James X en quelque sorte, au côté de Malcolm. Baldwin écrit : « Et puis il se tourna vers moi avec son merveilleux sourire et me ramena près de vingt-quatre ans en arrière, au moment où cette femme m’avait demandé : ‘’ À qui est ce petit garçon’’. » Baldwin a cette fois une tout autre réaction. Comme il est aussi en désaccord avec le racisme et le séparatisme prônés par les Black Panthers et la Nation d’islam, il décline la proposition d’Elijah. Quand celui-ci lui demande ce qu’il est devenu depuis qu’il a quitté l’Église chrétienne, Baldwin répond en substance qu’il n’est plus associé à aucun mouvement, qu’il est écrivain, et qu’il veut rester libre. Jamais peut-être la notion d’écrivain n’aura raisonné à ce point comme un cri de liberté dans la vie de James Baldwin. 

Outre cette affaire de séduction et de racket, la responsabilité que Baldwin attribue aux progressistes blancs dans le succès de la Nation d’islam et des Black Panthers me semble hautement significative, tellement est fait figure de leçon politique, de mise en garde contre  l’extrémisme: « Que ce soit dans des discussions publiques ou privées, tous les efforts que j’ai pu faire pour expliquer les origines du mouvement musulman et les raisons de son succès ont été accueillis avec une indifférence révélatrice du peu de rapport qui existe entre les positions apparentes des progressistes et leurs réactions profondes, entre, même, ce qu’ils savent et ce qu’ils sont, révélatrice finalement de leur compétence à parler sur et en faveur du Noir en tant que symbole ou victime, mais de leur incapacité à voir un homme en lui. » Ce n’est pas d’aujourd’hui que le discours victimaire porte son lot de bénéfice symbolique sans rien changer à la réalité des victimes, au contraire. 

James Baldwin état donc ce genre d’écrivain de la plus haute exigence littéraire, pouvant révéler quelque chose du monde dans un langage qui ne soit pas univoque ou dogmatique, car au carrefour de la littérature, du religieux et de l’engagement politique. À la limite de la folie sans doute, comme il l’évoque souvent lui-même, de la solitude, du doute; du risque en tout cas de vivre passionnément, de donner et d’aimer, de surmonter la haine même de ce qui peut vous tuer tous les jours, parce que vous êtes Noir, homosexuel, Juif, Irlandais, Amérindien, femme, pauvre :  « L’objet de la haine, écrit-il dans « Ici dragons »,  n’est jamais, hélas, situé commodément quelque part à l’extérieur, mais se trouve assis sur vos genoux, bouillonnant dans vos tripes et dictant au cœur des battements. Ignorer ce fait, c’est courir le risque de devenir une imitation – et donc une continuation – des principes qu’on s’imagine mépriser. » 

C’est la grandeur de James Baldwin de n’être pas devenu « une continuation des principes » du suprématisme blanc américain, ou son imitation inversée. Il a su démonter les mécanismes sous-jacents à ce racisme fondé sur le déracinement généralisé de la population américaine. Dans un dialogue avec l’anthropologue Margaret Mead, publié sous le titre Le racisme en question (Calmann-Lévy, 1972), Baldwin écrit « Nous sommes tous des exilés », ce à quoi Mead répond « Oui, nous sommes tous en exil, personne n’a encore trouvé sa place sur terre ». C’est du coup le mythe d’infaillibilité de l’Amérique qui se trouve dévoilé : ce mythe blanc dissimule selon lui une peur effroyable de vivre, une pauvreté émotionnelle et morale monstrueuse, qui se cristallise dans l’obsession du pouvoir et dans  l’idéal aberrant de pureté, de sentimentalisme, d’innocence et d’ignorance qui caractérise la société américaine. James Baldwin ne cessera pourtant jamais de se revendiquer américain, persuadé que la richesse éventuelle de ce pays passe par la mixité, la collaboration, la reconnaissance réciproque par-delà la couleur de la peau. 

Toute sa pensée peut tenir dans ce passage magnifique, tiré de La prochaine fois, le feu, où il tente de définir l’amour, le souffle spirituel même de sa pensée : 

« J’emploie le mot amour ici non pas seulement au sens personnel mais dans celui d’une manière d’être, ou d’un état de grâce, non pas dans l’infantile sens américain d’être rendu heureux mais dans l’austère sens universel de quête, d’audace, de progrès. C’est donc là ma thèse que les tensions raciales qui menacent aujourd’hui les Américains ne peuvent s’expliquer par une profonde antipathie – en fait bien au contraire – et que les couleurs de peau n’y jouent qu’un rôle symbolique. Ces tensions ont leurs racines dans ces mêmes profondeurs d’où jaillissent l’amour, ou le crime. Les craintes ou les aspirations personnelles de l’homme blanc – secrètes pour lui et inexplicables – il les projette sur le Noir. Il ne saurait se libérer du pouvoir tyrannique que le Noir exerce sur lui qu’en consentant pratiquement à être noir lui-même, à devenir partie de cette nation dansante et souffrante qu’aujourd’hui il observe pensivement des hauteurs de sa puissance solitaire et que, armé de chèques de voyage spirituels, il visite furtivement une fois la nuit tombée. »  

L’œuvre de James Baldwin, qu’on pourrait rapprocher de celle de Pier Paolo Pasolini par la rage, l’amour et l’acuité du regard qu’elle porte sur notre société hédoniste de consommation, qui tend à détruire ce qu’il y a de meilleur dans la culture, devrait être rendue beaucoup plus accessible qu’elle ne l’est. Je pense notamment à l’essai La prochaine fois, le feu, mais aussi au dialogue avec la grande anthropologue américaine, Margaret Mead, Le racisme en question. Ce livre devrait être réédité d’urgence, tellement le sujet abordé demeure brûlant d’actualité. On y découvre que les vérités de chacun, sans être universelles, peuvent au moins être discutées, même dans le conflit et le malentendu. Paradoxalement, c’est peut-être par la nuance qu’on parviendra à effectuer les changements les plus radicaux, à moins que le véritable changement soit de conserver le monde tel qu’il est, dans cette manière d’être évoquée plus haut par Baldwin, c’est-à-dire « dans l’austère sens universel de quête, d’audace, de progrès », ce qu’il appelle l’amour. C’est peut-être ce que voulait exprimer James Baldwin quand il dit encore à Margaret Mead qu’« on peut me considérer comme conservateur si on tient compte de ce que je juge précieux ». 


1 « Ici dragons », dans Retour dans l’œil du cyclone, Christian Bourgois, 2015, p. 206.


Gilles McMillan est essayiste, auteur de La contamination des mots (Lux, 2014), collaborateur à Liberté et à Contre-jour