Sincérité et autres choses pas si plates

L’Oie de Cravan accueille le premier livre de Jonathan Doré. Parlons quelques secondes d’encre et de papier : la signature de la maison d’édition est indélébile lorsqu’il s’agit de qualité et de beauté matérielles. Ici, le dessin de Mireille Bouchard en couverture et le choix typographique rappellent magnifiquement une esthétique proche des années 70, dégageant des relents de surréalisme et de la revue Mainmise, qui sied très bien au parti pris poétique de Jonathan Doré.

Avec L’amour & autres choses plates, on a l’impression d’assister à la traversée d’est en ouest du premier grand amour d’une jeune personne qui traverse elle-même son « entrée en littérature ». La réunion des deux thématiques donne lieu à ce type de vers : « Tu ne parles plus / Tu murmures / J’avais envie de crier que je t’aime / Que si je me fais publier un jour / Ce sera pour toi / Entièrement / Tu es une femme royale qui mériterait de faire / couler toute l’encre disponible au New York / Times / Mais comme d’habitude / J’écris pour passer ma peine / Incalculable ». C’est certes lyrique et un peu naïf, mais l’assurance désintéressée qui parcourt le texte a quelque chose d’inattendu. Il fait parfois bon lire des poètes qui ne se soucient pas de dépasser une quelconque ère ou de répondre à quelque ascendant exercé par un milieu. J’ai toujours trouvé qu’il fallait avoir du culot pour écrire dans un poème « je t’aime ». Jonathan Doré le fait et il décrit avec aplomb le corps de l’aimée, sa peau « douce comme des oreillers de plume », ses lèvres « en forme de ciel » ou sa « tignasse blonde [qui] rayonne comme Dubaï la nuit ».

Est-ce que l’amour est « une chose plate » en poésie? Doré pose sérieusement la question. Et y répond avec une dose d’humour dans certains vers, à la lisière d’une chanson d’Éric Lapointe : « T’es un 10 sur l’échelle de Richter / Tu me shake plus que les Beatles ont jamais shaké / Brasse-moi / Prends mes trippes pis vire-les de bords / Laisse-moi ton cœur / J’pourrais faire des miracles avec ». Toutefois, d’autres choses autrement plus plates habitent le livre, plates dans le sens de tristes, de douloureuses, comme la perte de l’amour. La perte sans équivoque, provoquée par la Faucheuse. Son apparition fait bercer la lyre dans des notes plus graves, plus ternes. Je ne sais d’ailleurs pas si c’est elle qui fait écrire ces lignes de la dernière page : « J’ai des brûlures de cigarette sur la bobine de ma mémoire / Les pirates endeuillés pleurent leur capitaine / Sur une plage noire. »

L’Oie publie au même moment le deuxième livre de poésie de Julie Roy et on y retrouve certainement une posture poétique similaire à celle de Doré. Douze ans après son Vol des esprits (l’Hexagone), la poète revient avec Dans le bois avec les sorcières, qui trace un parcours anachronique entre les souvenirs d’enfance, le flânage dans la ville et les épreuves malheureusement trop familières du quotidien. Des petits souvenirs qu’on retire simplement d’une photo ou bien ceux qui restent et ne cessent de nous définir : « À la projection de Dumbo / Dans le gymnase de l’école / Le garçon méprisait mes gougounes / Je me suis envolée ». Cet envol est le motif le plus éloquent du livre; la poète le pratique quand il faut fuir une situation ou un état. Elle fréquente les sorcières comme on cherche à mieux s’accompagner : « Perdue dans le bois / Avec les sorcières / Ils m’ont retrouvée ». On comprend qu’elle ne souhaite pas être retrouvée et qu’elle espère rester au-dessus du sol, presque invisible. Est-ce pour cette raison qu’il y a autant de déambulations dans les rues? Parce qu’en restant en mouvement, il y a peut-être moins de chance d’être vue dans son immobilité, saisie. Les déambulations sont ponctuées de ce que l’on voit souvent, mais qu’on se révèle rarement, croyant que c’est banal. Si Doré assume le choix de parler de l’amour comme si c’était la première fois, Roy assume celui de parler de la « pauvreté » du quotidien, comme si c’était la première fois, et de l’honorer dans une certaine mesure : « Louis quête / Devant ma porte / Il dit on est bien / Quand on est / Au paradis ». Certains poèmes paraissent un peu plus plats, car ils cohabitent avec des moments qui ont plus de relief narratif et affectif : « Ma cousine Sylvie / M’accueillait en trépignant / En haut de l’escalier / Elle y est toujours / Les enfants / Ne meurent / Jamais ». Comme Jonathan Doré, Julie Roy n’a pas besoin d’images complexes, la sincérité de leur économie poétique leur va très bien. Ils croient que tous les discours méritent leur place dans la machine littéraire et ils ont raison.


Jonathan Doré, L’amour & autres choses plates, L’Oie de Cravan, 2017, 48 p.
Julie Roy, Dans le bois avec les sorcières, L’Oie de Cravan, 2017, 60 p.


Depuis 2012, Anne-Renée Caillé collabore régulièrement au cahier critique de Liberté. Elle est l’auteure de L’embaumeur (Héliotrope, 2017).