« La révolution, c’est plus comme avant »

Que reste-t-il de la révolution russe ?

Colonel Louis Keene, du Corps expéditionnaire sibérien, Canadian Outside the Depot – Siberia, Russia, 1918 ou 1919, aquarelle sur carton, 121 cm X 182.5 cm, Musée canadien de la guerre, Ottawa

Colonel Louis Keene, du Corps expéditionnaire sibérien, Canadian Outside the Depot – Siberia, Russia, 1918 ou 1919, aquarelle sur carton, 121 cm X 182.5 cm. Musée canadien de la guerr

«  On n’y va pas à Siberia !  » (sic). C’est par ce cri du cœur lancé le 21 décembre 1918 dans le port de Victoria, en Colombie-Britannique, que le soldat Onil Boisvert, un cultivateur de 22 ans originaire de Drummondville, donna le signal de la mutinerie aux conscrits québécois du 259e bataillon d’infanterie. Plusieurs refusaient d’embarquer pour Vladivostok, le principal port russe dans le Pacifique : pas question d’aller combattre la Révolution russe.  

Le Canada, allié de la contre-révolution 

Boisvert faisait partie des quelque 4 209 soldats du Corps expéditionnaire canadien mis sur pied par Ottawa pour contribuer à l’intervention militaire internationale visant à renverser la Révolution d’octobre. Le 25 octobre 1917, selon le calendrier julien encore en vigueur en Russie (le 7 novembre, en fait), le gouvernement provisoire qui avait mis fin au régime tsariste en février de la même année avait été renversé à l’initiative de la faction bolchévique du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. La guerre civile (1917-1922) faisait alors rage entre l’Armée rouge dirigée par Lénine et Trostky, qui défendait le nouveau régime soviétique, et les blancs aspirant à restaurer le tsarisme à l’aide des Occidentaux (sous la direction d’officiers tels que Kornilov et Koltchak). Boisvert et les neuf autres chefs de file de la « mutinerie de Victoria » furent finalement détenus à bord du navire transportant le bataillon. Jugés par une cour martiale une fois en Sibérie, tous sauf un furent condamnés à des peines allant jusqu’à deux ans d’emprisonnements avec travaux forcés : il s’agit pour mémoire d’Onil Boisvert, Sylvio Gilbert, Joseph Guénard, Edmond Leroux, Edgar Lebel, Alfred Laplante, Edmond Pauzé, Leonor Roy et Arthur Roy.  

Leur résistance était-elle justifiée par des motivations idéologiques ou, comme on pourrait « naturellement » le supposer, par simple réflexe isolationniste alors si répandu au Canada français ? Après tout, malgré la signature de l’armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale le 11 novembre 1918, la conscription était toujours en vigueur au Canada. Le souvenir de « l’émeute de Québec », en mars 1918, était encore frais dans les esprits. Les recherches de l’historien canadien-anglais Benjamin Isitt ont pourtant montré que les conscrits étaient entrés en contact pendant leur séjour à Victoria avec des militants ouvriers du Socialist Party of Canada (1904-1925) et du Federated Labour Party (FLP), particulièrement actifs en Colombie-Britannique. Ils avaient même assisté à leurs rassemblements improvisés et à leurs assemblées publiques, où on appuyait ouvertement les bolchéviques et où on appelait les soldats à refuser l’embarquement. 

Octobre comme archétype de la révolution sociale  

Les troupes canadiennes restèrent finalement cantonnées aux environs de Vladivostok pendant deux mois et jouèrent un rôle négligeable dans la lutte contre l’Armée rouge, qui reprit définitivement la Sibérie en 1920. La guerre civile prit fin en 1922, année de création de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Aux yeux des bolchéviques, il s’agissait là non pas de l’aboutissement, mais bien du début d’une révolution menée par la classe ouvrière. Son objectif consistait à renverser le capitalisme et à mettre l’appareil d’État au service d’une transition vers le communisme, idéal d’une société sans classe sociale ni État dans laquelle les rapports d’exploitation auraient été éliminés. Un tel programme, dont on était loin d’anticiper l’échec à l’époque, réactivait chez les élites occidentales la peur de la « Révolution », largement dissipée depuis l’échec des soulèvements libéraux et nationaux du Printemps des peuples de 1848 (la Commune de Paris, dont l’idéal était revendiqué par les bolchéviques, n’ayant duré que douze semaines au printemps 1871). Depuis le dernier quart du XIXe siècle, on se méfiait plutôt d’une vague « agitation ouvrière » ou « socialiste », dans laquelle on amalgamait confusément syndicalisme, partis sociaux-démocrates et attentats politiques commis par des groupuscules anarchistes (notamment en France et en Russie). Le principal impact de ces attentats fut d’ailleurs d’accroître la paranoïa envers tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une remise en question de la domination politique et économique de la bourgeoisie. 

Le caractère exceptionnel de la Révolution d’octobre frappa très tôt ses partisans et ses détracteurs, et plus tard les historiens, tous désireux de donner un sens à l’événement. Comme le résumait récemment l’historien Nicolas Werth, pour les tenants de l’interprétation libérale, octobre fut en quelque sorte un accident malheureux de l’histoire, fruit de l’action d’une minorité fanatisée ayant interrompu la marche de l’Empire russe vers une modernisation amorcée dès la « révolution de 1905 ». Le tsar Nicolas II aurait alors engagé l’autocratique Russie vers la voie constitutionnelle, après avoir au préalable réprimé le soulèvement populaire. Un courant d’interprétation inspiré du marxisme y a plutôt décelé un événement « inévitable » étant donné les « contradictions » qui traversaient la Russie. Ce courant insistait sur le caractère de classe revêtu à la fois par le soulèvement et par le nouveau régime, perçus comme expressions locales d’un mouvement appelé à s’internationaliser à l’image même du capitalisme.  

À partir des années 1970 et 1980, des chercheurs ont remis en question ces deux schémas d’interprétation. Leurs travaux montraient que la Russie de 1917 était loin d’être engagée dans une voie menant à l’instauration d’une monarchie constitutionnelle. On y insistait également, en rupture avec un certain marxisme, sur la diversité des conflits qui traversaient l’Empire depuis la fin du XIXe siècle, notamment l’opposition structurelle entre villes et campagnes, et les tensions entre le centre et les périphéries constituées de nombreuses minorités nationales opprimées par le « chauvinisme grand-russe ». On ne pouvait plus se contenter de voir dans ces phénomènes des « contradictions secondaires » découlant du rapport d’exploitation opposant la bourgeoisie à la classe ouvrière, dont le poids démographique en Russie était minime par rapport aux masses paysannes (estimées à 85 % de la population russe). 

Octobre en vint dans tous les cas à être considéré comme l’archétype de la révolution sociale, malgré les crimes ultérieurs du stalinisme et l’échec de la planification économique propre au socialisme d’État mis en œuvre en URSS, puis dans les pays du Bloc de l’Est à partir de 1945. Un archétype par sa forme (une insurrection brusque et violente), par ses acteurs (son caractère populaire, même si on sait que l’ordre de donner l’assaut au Palais d’Hiver fut décidé par une poignée de membres du soviet de Petrograd) et par ses intentions (modifier le régime de propriété pour initier une transformation sociale et économique profonde en faveur des classes populaires).  

Mais après le reflux de la vague internationale d’agitation ouvrière internationale des années 1918-1920, les pays industrialisés d’Europe et de l’Amérique du Nord ont-ils jamais été réellement menacés par la contagion révolutionnaire ? Bien que les historiens soient partagés à ce sujet, la menace réelle n’a sans doute jamais égalé la « peur du rouge » que la Révolution d’octobre a suscité. Celle-ci donna naissance à un anticommunisme insaisissable dont la rhétorique amalgamait allègrement, au gré des conjonctures nationales et internationales, une opposition à l’immigration, au syndicalisme, au pacifisme, à l’État régulateur de type keynésien, au féminisme ou à l’antiracisme, toutes choses auxquelles se sont ajoutées, après la Deuxième Guerre mondiale, la crainte de l’expansion soviétique ou de l’affirmation des peuples colonisés. 

La fin de la Révolution  

À quel moment les partisans de la Révolution d’octobre à travers le monde ont-ils cessé de considérer cette dernière comme une source d’inspiration et un modèle à suivre pour la Révolution ? Le désenchantement a-t-il une date ? Est-ce lors de la révolte des marins de Kronstadt, réprimée par les bolcheviks (1921) ? Lorsque Staline « trahit » la révolution et fit exclure Trostky du Parti communiste de l’URSS (1929) ? Lors des purges staliniennes qui culminèrent avec les procès de Moscou (1936-38) ? À la signature du pacte germano-soviétique entre Hitler et Staline (1939) ? Après l’insurrection de Budapest (1956) ? Avec la construction du Mur de Berlin (1961) ? Est-ce plutôt à la suite de la répression du Printemps de Prague (1968) ? Lors des révélations de Soljenitsyne dans l’Archipel du Goulag (1973) ? Après l’interdiction du syndicat Solidarność en Pologne (1981) ? Ou encore lors de la « Chute » du Mur de Berlin (1989) et la dissolution de l’URSS (1991) ? Comme on le constate, l’histoire contemporaine est parsemée de nombreuses occasions de trahison, désillusion ou répulsion qui s’égrènent tout au long du siècle. 

Au-delà de la persistance du symbole, à quel moment la révolution sociale a-t-elle constitué pour la dernière fois une réelle menace dans les pays dits industrialisés ? L’année 1947 constitue sans doute un moment charnière. Cette année-là, la France et l’Italie sont encore ravagées par la Deuxième Guerre mondiale et toujours à la recherche d’une stabilité politique et institutionnelle. Un mouvement de grèves dans ces deux pays finit par y revêtir un caractère insurrectionnel. Pendant sept mois, à la suite des employés des usines Renault, plus de trois millions d’ouvriers français se mobilisèrent notamment pour dénoncer les impacts du rationnement alimentaire, au point de menacer l’existence de la toute nouvelle IVe République. On dut recourir aux chars d’assaut pour réprimer le mouvement. Pour l’anecdote, c’est alors qu’aurait été formulé le slogan « CRS = SS », popularisé en mai 1968, afin d’associer la répression des nouvelles Compagnies républicaines de sécurité aux escadrons de protections nazies (Schutzstaffel) qui venaient à peine de quitter la France.  

Le mot d’ordre appelant à la prise du pouvoir n’est toutefois jamais venu, le secrétaire général du Parti communiste français, Maurice Thorez, s’efforçant, sous la pression de Moscou et en dépit des attentes, de tempérer l’ardeur des grévistes. La propagande soviétique avait pourtant donné un appui officiel au mouvement à ses débuts. Au même moment, en Italie, la grève des quelque 850 000 métallurgistes et d’un million de travailleurs agricoles menaçait la stabilité de la nouvelle République, née l’année précédente sur les ruines du fascisme mussolinien et de la monarchie de Victor-Emmanuel III. Mais 1947 marque aussi le début officiel de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique. Avec la consécration de la division du monde en deux « blocs », consigne fut donnée par Staline aux partis communistes des pays membres de l’OTAN de renoncer définitivement à la voie révolutionnaire, pour se rabattre plutôt sur la « défense de l’URSS ».  

Cette recherche de stabilité géopolitique s’ajoute à la contribution militaire et humaine déterminante de l’URSS à la victoire sur l’Allemagne nazie, et aux pressions qu’exercèrent dans l’après-guerre le modèle soviétique sur les États capitalistes pour les amener à adopter des politiques de type keynésien, gage de la croissance des Trente glorieuses après 1945. Paradoxalement, l’URSS a ainsi contribué (c’est du moins l’une des thèses majeures de Hobsbawm) à « sauver » le capitalisme. 

 

Lutte des classes et contre-révolution au XXIe siècle  

« Il y a une lutte des classes et c’est ma classe sociale qui est en train de la gagner », affirmait en 2005 l’investisseur milliardaire Warren Buffett sur les ondes de CNN, dans une déclaration célèbre à propos de ce qu’il appelait la « classe des riches » (rich class). Un constat documenté en 2013 par Thomas Picketty, qui montrait, chiffres à l’appui, que les détenteurs de capitaux s’enrichissent plus rapidement en ce début de XXIe siècle que le reste de la population, un phénomène que les crises financières internationales comme celle de 2007 n’ont pas freiné. Mais si la lutte des classes ne s’accompagne plus de révolutions, les contre-révolutions existent encore bel et bien, comme l’affirme l’économiste Yánis Varoufákis, en prenant comme exemple la crise grecque de 2015, qu’il aborde dans son plus récent livre (Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe). 

Et dire que Buffett se contentait de décrire la fiscalité régressive des États-Unis, qui réduit sans cesse l’assiette fiscale du gouvernement fédéral et favorise la concentration du capital entre les mains d’intérêts privés. Il ne faisait pas allusion aux autres enjeux majeurs de notre temps, comme les impacts à venir de l’intelligence artificielle sur l’exclusion sociale et l’accroissement des inégalités, au rythme insoutenable de la croissance ou aux dérèglements climatiques qui menacent non pas le capitalisme, mais la civilisation dans son existence même.  

Comment, dans ces conditions, imaginer « prendre » le pouvoir, apparemment insaisissable, parce que délocalisé, et le mettre au service du changement social ? Comment ne pas être fasciné par une époque où il suffisait de s’emparer d’un palais royal plus ou moins abandonné, d’une centrale téléphonique et de quelques lignes de chemin de fer stratégiques (on exagère à peine) pour s’emparer du pouvoir ? Peut-on imaginer aujourd’hui qu’il fut un temps où il suffisait de brûler des actes notariés pour effacer d’un seul coup les dettes des paysans ? On comprendrait le militant le plus résolu de se sentir perplexe ou désemparé pour bien moins.  

Il y a plus de deux décennies, en 1996, le chanteur Mano Solo profitait d’un inespéré sursaut d’énergie, obtenu grâce au succès temporaire de sa trithérapie, pour lancer avec son groupe Les Frères Misère un album aux rythmes punk-rock. Quelques années à peine après la Chute du Mur, il y exprimait avec fougue ce sentiment de perplexité, découlant précisément de la nostalgie d’une époque où l’action collective carburait encore en Occident à la flamme de la « Révolution », doublée d’un sentiment de lucidité devant l’implacable impossibilité d’un retour en arrière :  

Où est-ce qu’elle est ta révolution, papa
Où tu m’emmenais quand j’avais cinq ans
Habillé en rouge comme un drapeau
Où est-ce qu’elle est ta plage sous les pavés (…)

La révolution, c’est plus comme avant
Avant t’avais le noir et le blanc
Et maintenant t’as plus que du gris partout
On n’a pas vraiment avancé beaucoup (extrait de « La révolution  »)

En réécoutant son album aujourd’hui, on ne peut s’empêcher d’avoir le sentiment que même la nostalgie de la révolution appartient à une époque révolue.  


Yanic Viau est professeur d’histoire au Cégep du Vieux Montréal. 


Lectures et musique suggérées 

HEATH, Joseph et Andrew Potter, Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture, Montréal, Trécarré, 2005, 428 p. (trad. Rebel Sell: Why the Culture Can’t Be Jammed, 2005) 

HOBSBAWM, Eric, L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, Paris, André Versaille Éditeur / Le Monde diplomatique, 2008 [1999], 810 p. (trad. de The Age of Extremes: The Short Twentieth Century, 1914–1991, Penguin Books, 1994). 

ISITT, Benjamin, De Victoria à Vladivostok. L’expédition sibérienne du Canada, 1917-1919, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2012, 380 p. (trad. de From Victoria to Vladivostok: Canada’s Siberian Expedition, 1917-19, UBC Presse, 2010).  

L’ouvrage est disponible en format numérique à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). L’auteur a également publié une partie de ses travaux dans l’article « Mutiny from Victoria to Vladivostok, December 1918 », The Canadian Historical Review, vol. 87, no 2 (juin 2006): 223-264 (disponible en ligne) . Il a aussi dirigé l’édition du site web L’expédition canadienne en Sibérie, destiné à faire connaître l’événement au grand public. 

VAYSSIÈRE, Pierre, « À la recherche d’un concept perdu », Les révolution d’Amérique latine, Paris, Seuil, 1991 p. 9-19 (coll. « Point Histoire », 150). 

VAROUFAKIS, Yanis, Conversations entre adultes. Dans les coulisses de l’Europe. Paris, Les mots qui libèrent, 2017, 528 p. 

WERTH, Nicolas, Les Révolutions russes, Paris, Presses Universitaires de France, Paris, 2017, 126 p. (coll. « Que sais-je », 986).  

Les Frères Misère, « La révolution » (paroles et chant : Mano Solo), album Frères Misère, étiquette Tôt ou tard, 1996, disponible en ligne.